chez l’harmattan
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CE BAISER, JE NE L’AI PAS RÊVÉ ? Philippe Pilato Préface de Marie-Agnès Courouble Théâtre des cinq continents LITTÉRATURE THÉÂTRE EUROPE ![]() ISBN : 978-2-296-03746-5 • 62 pages • 10 € • juillet 2007 |
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ELIXIRES Théâtre Philippe Pilato Préface de Patrice Maniglier LITTÉRATURE THÉÂTRE ![]() ISBN : 978-2-296-04360-2 • 100 pages • 11 € • novembre 2007 |
eclipse nuptiale – co-écriture – lionel parrini/philippe pilato

ECLIPSE NUPTIALE
Pièce nue
Lionel Parrini et Philippe Pilato
SACD/EAT
Une pièce vaste, éclairée par quelques bougies. Un homme, debout, côté cour, habillé très élégamment, face au public, à la tête tournée (profil) sur sa droite, côté jardin. Il reste ainsi un long moment puis entre, côté jardin, un autre homme, nu, entièrement, avec dans sa main un coquelicot. L’homme au coquelicot s’approche de l’Homme et le fixe, puis lui tend le coquelicot.
CRAVATE (promenant son regard surpris sur Eponge, puis sur lui-même, se touchant, comme pour sentir la différence ? visiblement touché, donc, il dit très doucement) :
Je peux, vraiment ? Vous… Tu ne vas pas te sentir trop nu, sans lui ? Elle ? C’est bien une coquelicot, n’est-ce pas ? (Cravate tend une main un peu palpitante vers le coquelicot : ses doigts enserrent la tige tandis que ceux d’Eponge lentement s’en détachent : le coquelicot change de main). Ça ne fait pas mal ? Vous êtes sûr ? Tu… ? (Il s’éponge le front de l’autre main) Il est lourd. Elle ? C’est une coquelicot ? On m’avait dit… Une cérémonie… Habille-toi comme pour… Mais là, vraiment… Dépouiller ainsi quelqu’un qui n’a déjà plus rien… Lui prendre son dernier… Je ne sais pas, moi… Sa dernière… Ou bien, peut-être, sa première… ? Aidez-moi, on m’a seulement dit, C’est pour une cérémonie. On ne m’avait pas dit un vol. Un tel dénuement… Je ne savais pas… Je… Et puis regardez cette cravate. Est-ce qu’elle ne vous donne pas envie d’étrangler quelqu’un ?… Une cérémonie de quoi, d’abord, hein ? Vous ne dites rien. (Il, son bras comme une aile engourdie qui se déplie, approche sa paume libre à quelques centimètres de l’épaule d’Eponge) C’est vous qui dégagez cette drôle de chaleur ?
EPONGE :
Je vous. Je vous. Je. Vous savez bien. Ce. Lui, ce coque. Ce coquelicot, je vous. Vous. (Un temps) Ce n’est pas. Pas simple, au fond, de vous dire ça mais je. Je. Je vous l’avais promis. Et. Il est. Il est là. Et. A vous. Je. Je suis content d’être ici. (Un temps) Il me faut. Faut, un peu de temps. Et, je. Je vous. Je vous assure. Je pourrai voltiger dans les champs de nuages à la recherche du jour pour extraire de mon corps des citrons tressés, des oranges glissantes et des melons sucrés, des grenades à lèvres et bien sûr des murmures mûres. Je. Je suis revenu parce que. Oui, je veux bien peindre avec vous.
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Philippe Pilato
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Relié |
l’amour se paie d’avance… et en liquide (pièce) (extrait)
/9/
Ciel d’orage
Ne me regardez pas comme si j’étais à l’origine de cet orage noir comme un maléfice. Il s’amasse et gronde en jetant des éclairs parce que… Ne me conspuez pas, j’ai l’innocence de ceux qui regardent faire les autres pour se disculper de vivre sans courage – l’innocence du chasseur qui n’a pas hérité le goût de la chasse de ses congénères et qu’on a exilé en bordure du clan.
Ils sont assis dos à dos, de profil. Au-dessus de leur tête gronde un orage.
(lui) « tu boudes ? »
(elle) « oui »
(lui) « je n’aime pas être de mauvais poil. Pas toi ? »
(elle) « moi si »
(lui) « comment, toi si ? »
(elle) « fiche-moi la paix »
(lui) « si encore il y avait une raison »
(elle) « eh bien, justement, il n’y en a pas »
(lui) « mais alors, pourquoi ? »
(elle) « pourquoi faut-il une raison ? pour te rassurer ? tu as peur des orages ? »
(lui) « non, mais… »
(elle) « la mauvaise humeur, c’est comme la météo. Tu ne demandes pas pourquoi à la météo, que je sache ? »
(lui) « cette brouille pourrait au moins te déplaire comme elle me déplaît. T’attrister parce qu’elle nous sépare. T’inquiéter »
(elle) « tu veux parier ? combien ? qu’est-ce que tu veux, les brouilles, c’est comme une nouvelle coiffure, un nouveau maquillage, une nouvelle robe, une couleur qu’on n’a pas portée depuis longtemps, une lettre inattendue, un voyage… bref, un changement de décor »
(lui) « nous ne sommes pas les personnages d’un décor »
(elle) « si je comprends bien, ton amour ne résiste pas au moindre courant d’air, c’est ça ? »
Il éternue.
(elle) « j’aime être de mauvaise humeur comme j’aime être seule et comme j’aime m’ennuyer. Et tu remarqueras que je ne te demande pas « pas toi ? » parce que…
(lui) « alors… on ne peut pas rester toujours ouvert ? »
(elle) « la preuve : on s’enrhume ! »
L’orage roule plus fort. Ne me regardez pas comme ça, je ne peux rien faire.
Ils se retournent et se jettent l’un contre l’autre dans le fracas redoublé des éclairs et du tonnerre.
(lui) « il ne pleut pas, l’orage ne crève pas »
(elle) « c’est parce que tu ne veux pas, c’est parce qu’il ne peut pas, rien ne peut l’arrêter, et en même temps il est prisonnier de lui-même, tu ne vois pas comme il enrage ? tu ne l’entends pas souffrir ? lutter contre sa propre force ? imploser des convulsions de son amour ? quand il fait ce temps-là, je suis tout l’air de l’univers et tout l’univers là où il n’y a plus d’air et ramassé sur toi-même tu ne me vois plus et si je te prends dans mes bras comme ça je sens tout ce qui tremble en toi derrière la mince paroi de la peau, je sens les tempêtes de sang et la révolte des muscles et la guerre des organes et le choc mou des os contre les parois graisseuses et ton cœur qui pompe trop fort et s’asphyxie de sang et les éclairs qui grillent tes connections neuronales et tes yeux qui tournent trop vite pour voir dehors et pour voir dedans et pour me voir et me revoir et voir au-delà de moi de nous de tout de l’amour : je te sens, là, entre mes bras, comme si j’étais seule à faire l’amour contre toi comme contre un réverbère, un toi absent tout occupé à partir en révolution fermée avec lui-même, tout occupé à mourir, et je te sens mourir et quand j’aurai atteint toute seule le sommet terrible de l’amour et que tu seras mort il faudra que je te ressuscite encore et encore parce que l’amour notre amour tout l’amour ne peut pas ne sait ne veut pas mourir et que même seule même sans toi même sans moi je continue à t’aimer et tous les orages amassés au-dessus de ma tête n’y peuvent rien changer »
Il s’écroule contre elle avec des cris qui sont les vannes de ses océans de larmes tandis que crève un orage diluvien.
il crève, il pleut, il inonde le monde, et le monde c’est elle, ses flancs comme des sillons et des crevasses, et elle boit, boit, boit parce que rien ne peut la rassasier mieux que cette soif inextinguible de lui et cette eau inextinguible de lui qui l’abreuve et la noie et la féconde et les emporte là où vous et moi peut-être n’irons jamais s’ils continuent ainsi à fabriquer et à consommer toute l’eau, tout l’amour du monde.

aimez-vous les fleurs? (pièce/extrait)
L’homme aux fleurs :
- Qui te paie ?
Fille :
- Qu’est-ce que tu sais ?
Deuxième homme :
- Qui sommes-nous ?
Fille :
- D’où venons-nous ?
L’homme aux fleurs :
- Où est la sortie ?
Fille :
- Tu connais le lac ?
Deuxième homme :
- L’énigme des cygnes ?
L’homme aux fleurs :
- Tu as bu ?
Deuxième homme :
- Tu nous trouves beaux ? Et avant, il y avait quoi ?
L’homme aux fleurs :
- Tu as vu quelque chose ?
Le balayeur (gémit, couvre ses oreilles de ses mains) :
- Taisez-vous ! Vous faites trop de bruit ! Vous allez me rendre…
Deuxième homme :
- Il a raison. Une chose à la fois (Il donne un coup de pied dans les côtes du balayeur).
Le balayeur :
- Vous me faites mal !
Fille :
- Vous voyez bien qu’il est comme nous.
L’homme aux fleurs :
- C’est vrai qu’il nous ressemble. (Il s’allonge à côté du balayeur) Et il est chaud, comme nous.
Deuxième homme :
- Sauf qu’il a peut-être quelque chose que nous n’avons pas. (Il donne un autre coup de pied dans les côtes du balayeur)
Le balayeur :
- Je ne sais rien, je le jure ! J’étais là par hasard. J’ai vu un tas. J’avais un balai à la main. Alors j’ai commencé à balayer. Ça me paraissait la meilleure chose à faire. Et puis…
Fille :
- Et puis ?
exercices/gammes de scène(s)
Exercices
N°1 dit dans le noir
Remplir/dramatiser la pénombre/jouer sans parole avec le souffle
Deux comédiens, l’un sans dialogue mais souffle/soupire/halète etc.
Deux gifles claquent dans l’obscurité, comme deux portes.
Rien vu
Rien entendu
Enfin, si, mais pourquoi des gifles ?
Pourquoi pas des coups de feu, ou des portes ?
Pas de trace, pas de témoin oculaire… on a vite fait de lancer une rumeur, d’accuser les gens, de les enfermer…
Vous dites des gifles comme si vous aviez passé votre vie à entendre des gifles dans le noir.
A en recevoir peut-être ?
Permettez-moi de vous dire que vous avez la gifle facile
Non, non, votre histoire ne tient pas debout
Moi je pencherais plutôt pour deux pétards
Mouillés.
N°2 dos-à-dos amoureux
Torsions, postures impossibles, gestes extrêmes
Couple dos à dos se tenant par les bras en torsion et tendant le visage vers celui de l’autre pour l’embrasser
Lui : C’était trop beau !
Elle : Trop facile !
Lui : Ca ne pouvait pas durer !
Elle : Tu me fais mal !
Lui : Ca ne fait que commencer !
Elle : Ta langue !
Lui : Ta bouche !
Elle : Et l’amour par les omoplates !
Lui : Les vertèbres !
Elle : Les reins !
Lui : Les fesses !
Elle : Embrasse moi encore !
Lui : Et encore !
Elle : Et l’autre, alors !
Lui : L’autre ?
Elle : L’autre côté, oui, là, devant nous !
Lui : L’amour en l’air !
Elle : L’amour pour rien, pour le vent !
Lui : Le vent nous prend !
Elle : Voudrait nous arracher !
Lui : Nous séparer !
Elle : Mais jamais !
Lui : Rien !
Elle : Personne !
Lui : Embrasse-la encore !
Elle : Qui ?
Lui : Ma langue !
Elle : Ne me quitte pas !
Lui : Jamais !
Bruit de bois qu’on installe, des torches, du feu qui soudain craque et embase le bûcher
Elle : Le vent brûle !
Lui : De nous !
Elle : De notre désir !
Lui : De notre plaisir !
Elle : Il veut !
Lui : Vole !
Elle : Prend !
Lui : Nos !
Elle : Orgasmes !
Lui : Embrasse !
Elle : Moi !
Lui : Ne me !
Elle : Quitte !
Lui : Pas !
Elle : Ne te !
Lui : Retourne !
Elle : Pas !
Lui : Ne !
Elle : M’oublie !
Lui : Pas !
Elle : Ne !
Lui : T’arrête !
Elle : Pas !
Lui : Jamais !
Elle : Dans ma gorge un goût de !
Lui : Cendre !
Elle : Sang !
Lui : Vite !
Elle : Ta langue !
Lui : Encore !
Elle : Un peu !
Lui : Vite ! Ta… !
Elle : Langue !
Dans une ultime torsion désespérée ils s’embrassent à pleine bouche
Le feu crépite de plus belle, attisé par le vent…
N°3 gravité/attraction terrestre
Lutter contre la pesanteur/Projeter la voix
Un grondement sourd en fond sonore pendant toute la scène.
Trois hommes allongés sur le dos essaient en vain de s’arracher du sol.
H1 : C’est pas la peine
H2 : On n’y arrivera pas
H3 : C’est trop tard
H2 : Parle pour toi !
H3 : Vas-y, te gêne pas, dis que je suis gros, tant que tu y es !
H1 : Il n’a pas dit ça
H3 : Il l’a pensé, c’est pire
H2 : Penser, moi ? Je voudrais bien, je trouverais peut-être une idée pour sortir de cette…
Cris et grognements tandis qu’ils font de nouveaux efforts pour se décoller du sol
H3 : Tout ça, c’est de ta faute
H2 : Ma faute ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
H1 : Arrêtez, c’est pas le moment
H3 : Qui est-ce qui a dit « Allez, les gars, on se couche », hein ?
H2 : Je m’en souviens pas
H3 : C’est pratique, l’amnésie
H1 : Calme-toi
H3 : Non je ne me calme pas. Tu te calmes, toi, quand tu meurs ?
H1 : Je ne sais pas, je n’ai pas beaucoup d’expérience, je débute
H3 : Moi aussi, figure-toi
H2 : Qui parle de mourir ?
H3 : Comme c’est drôle ! Comme on aime ton sens de l’humour ! Qu’est-ce qu’on ferait sans toi ?
H1 (S’agitant comme s’il était enchaîné au sol) : Quand même, il a raison, on est trop lourds
H3 (Vraiment très énervé, comme quelqu’un qui va craquer) : Mais oui, bien sûr, comment n’y avais-je pas pensé ? Il suffit de lâcher du lest
H2 : Mon sens de l’humour, ton sens de l’humour, bref, soyons réalistes, tout ceci est une vaste partie de rigolade
H3 : Alors pourquoi s’en faire ? On va continuer à se marrer jusqu’à ce qu’on soit réduits en poussière, et alors on n’aura plus qu’à se relever comme si de rien n’était !
H1 : Moi ça ne me fait pas rire. J’ai toujours eu peur. De la gravité. De la pesanteur. De l’attraction terrestre. Je savais bien qu’un jour elle finirait par avoir le dessus. On apprend tous ça à l’école. Vous trouvez pas que ça sent la terre fraîchement retournée, ici ?
H3 : Moi je ne sens rien
H2 : Moi non plus
Silence sur fond de vrombissement sourd
Entre une fille vêtue de mousseline, une fleur à la main ; elle chantonne ; démarche dansante
H3 : Hé ! On a de la visite ! Les premiers secours !
H2 : T’as vu, ils ont changé les sirènes des ambulances, c’est plus joli comme ça, non ?
H3 : Ils ont aussi changé l’ambulancier
H2 : Une apparition !
H1 : Mais parfumée, et dont le pas léger…
H3 : Pas de gros mot, tu veux ?
H1 : … fait quand même frémir la terre dans mes oreilles…
H3 (se tendant désespérément vers elle) : Mademoiselle ! Un coup de main ?
La fille continue à tournoyer légèrement ente eux et à chanter
H2 : Tu vois bien que tu es trop gros. Hé ! Miss ! (il essaie de s’arc-bouter à son tour)
Même indifférence joyeuse de la fille
H1 : Elle est trop belle pour nous. Et vous l’importunez
Aussitôt la fille s’arrête au-dessus de lui, tend l’oreille et regarde autour d’elle, aux aguets
H3 (à H2) : T’as vu ça ?
H2 : Pourtant il paie pas de mine
H3 : On peut même dire que c’est le plus moche de nous trois
La fille s’agenouille, touche la terre autour d’elle, respire sa fleur avec un sourire et la dépose sur le cœur de H1
La fille (se relevant pour partir et se retournant sur la fleur qui palpite au rythme de la cage thoracique de H1) : Il y en a qui se moquent de moi, qui me prennent pour une folle. Je m’en fiche, je n’ai pas de compte à leur rendre. Et puis il y a les autres – évidemment, ils sont rares, ce doit être pour ça qu’on les appelle des poètes – ceux qui disent que je suis si pure, si simple, si claire – née de la dernière pluie, de cette eau du ciel qui ouvre les fleurs – que…
H1 (essayant de relever la tête, n’y arrivant pas) : Que ?
La fille (approchant soudain ses lèvres tout près de celles de H1 ; on entend les grognements de rage et de protestation de H2 et H3 qui se démènent comme des diables) : Que les cimetières me parlent. C’est pour ça que je les aime.
Elle pose alors ses lèvres sur celles tendues de H1.
H2 et H3 gémissent, tentant d’échapper à leur sort. H1 soupire profondément et ferme les yeux tandis qu’un sourire se dessine sur son visage apaisé. La fille part en dansant et en fredonnant.
une vie de fenêtre/monologue féminin/extrait
Présentation:
Rôle de composition.
L’idée, c’est que le temps passe vite des deux côtés de la fenêtre qu’on habite, comme ces trains que les vaches, dans leur paresseuse rumination, ont toujours l’air vaguement surpris de voir foncer à toute vitesse dans le paysage. « Tiens ? Le 9h43 ? Déjà ? »
12.
C’est ça, le changement climatique ?
Une pluie tiède qui ne s’arrête plus jamais ?
Sur mes écrans j’ai vu les caves se remplir peu à peu avec un tas de saletés qui dansaient à la surface.
J’ai appuyé sur mon bouton mais l’armée était occupée ailleurs, ils n’arrêtaient pas de le répéter à la radio.
Les gens passaient de moins en moins, se terraient dans les étages.
C’est beau, le bruit de la pluie.
Reposant.
Comme si elle pensait à ma place.
Je peux me laisser aller.
Rêvasser.
En penchant un peu la tête et en me tordant le cou j’aperçois un bout de ciel par la porte d’entrée.
Les jours passent et des réfugiés venus du dehors s’entassent bientôt dans les cages d’escalier et finissent par déborder dans le hall.
Trois folles échevelées et trempées qui portent l’uniforme de la Croix-Rouge entrent en coup de vent, montent à l’assaut des escaliers surpeuplés avec des paquets et repartent, hagardes.
Un beau matin les caméras s’arrêtent et je regarde par terre grandir une flaque autour de mes pieds enflés.
Un beau matin la radio se tait et je suis coupée du monde avec de l’eau jusqu’aux chevilles.
L’odeur des morts de l’escalier commence à prendre le dessus sur ma bombe désodorisante menthe et eucalyptus.
En tordant le cou je vois passer des barques devant la porte d’entrée.
Ma cabine est insonorisée et je n’entends pas les gémissements ou les cris de peur.
L’eau fait flotter mes seins.
Je ne sais pas nager.
J’ai quand même l’impression d’être à la mer.
Je suis jamais allée au bord de la mer.
Les choses sont bien faites, quand même.
Et c’est la mer qui est venue jusqu’à moi.
C’est vrai que cette eau a un goût de sel.
Comme des.
Larmes ?
sami frey/theatre de l’atelier/paris
PREMIER AMOUR
du mardi au samedi à 19h
Auteur: Samuel Beckett
Avec: Sami Frey
L’histoire: « J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. Qu’il existe d’autre liens, sur d’autres plans, entre ces deux affaires, c’est possible.
Il m’est déjà difficile de dire ce que je crois savoir. » Samuel Beckett
Texte publié aux Editions de Minuit – Crédits photos: Hélène Bamberger
Tarifs :
Catégorie 1: 30€
Catégorie 2: 25€
Catégorie 3: 20€
Catégorie 4: 15€
Catégorie 5: 8€
pauvre (extrait)
Pauvre ?
Sketch futuriste
Personnages :
Briséis de Brindes, star holographique
Joe, livreur de pizzas
Bonobo et Nasique, agents de sécurité-hygiène
Scène 1
Un salon futuriste, avec une large baie.
Visiblement, Briséis attend des invités.
On sonne à l’Intercom.
Voix de Joe : Salut ! C’est Joe ! … Je veux dire, allô ? Madame ? Monsieur ? Vous avez bien commandé des pizzas à l’ancienne ?
Briséis : C’est au 217ème. Prenez l’ascenseur 4. Appartement 423. Il est juste en face.
Elle raccroche, puis fait les cent pas, arrangeant les verres sur la table basse ou le pli d’un rideau.
On sonne à la porte.
Briséis : (S’adressant à la porte) C’est bon, laisse passer.
La porte s’ouvre, le livreur, surpris, tombe en avant mais retient de justesse sa pile de cartons à pizza.
Bruit lointain d’un immeuble qui s’effondre.
Joe : Qu’est-ce que c’est ?
Briséis : Vous ne regardez pas les holonews ? C’est la première fois que vous passez la barrière ? D’où sortez-vous ? Vous savez où vous êtes, ici ?
Joe : (Dévisageant Briséis) Vous ressemblez à…
Briséis de Brindes : Briséis de Brindes ?
Joe : Ça alors…
Briséis : Bon alors, je commence par quoi, monsieur l’extra-terrestre ? Les autographes, ou des histoires de tours qui tombent toutes seules ? Ou bien… Vous préféreriez peut-être une petite danse ?…
Joe : … Briséis de Brindes… La reine des masses…
Briséis : (Après un ricanement) Ben voyons… C’est comme ça qu’on m’appelle, de l’autre côté ?
Joe : Vous non plus, vous n’avez jamais passé la barrière ?
Briséis : Moi vous savez, les masses…
Joe : Quand je pense à tous ces gens qui vous aiment…
Briséis : Justement. Pourquoi les détromper ?
Joe : Au fond, vous êtes comme les autres. Comme tout le monde.
Briséis : Personne n’est comme tout le monde.
Joe : C’est pas l’impression que j’avais jusqu’ici. Consommation, esprit grégaire, faites ce qu’on vous dit… C’est comme les faits divers, de temps en temps on en prend un, comme exemple de ce qu’il faut faire…
Eclats de voix.
Briséis : Vous avez de la chance, il y en a un en direct à côté.
Voix : Tu vas te taire, dis !…
Bruits de coups, cris.
Joe : On devrait peut-être aller voir ?
Briséis : Pourquoi pas ? (Elle s’approche d’un miroir, arrange ses cheveux, son rouge à lèvres…) Et puis, posez vos pizzas quelque part.
Joe : C’est vraiment le moment de vous pomponner ?
Briséis : Mais oui ! J’ai horreur d’être négligée dans les grands moments. (Le prenant par le bras) allons-y, puisque ça vous amuse. De toute façon, mes invités sont en retard.
Joe : Vous…
Briséis : De toute façon, je n’ai pas envie de les voir.
Joe : Je…
Briséis : De toute façon, je n’aime pas la pizza. Cinquante ans de progrès technologiques pour en revenir à ces cochonneries, franchement… (Elle l’entraîne vers la porte qui s’ouvre automatiquement) Alors, racontez-moi tout, les masses, les pauvres… (Ils sortent)
Noir, fracas, coups de feu…
interrogatoire (inédit)
Interrogatoire
La fille est habillée à peu près comme Brigitte Bardot dans son clip « Harley Davidson », version contemporaine. Ses cheveux sont défaits, en désordre, elle fait beaucoup de choses avec la tête (baisser ou relever d’un air de défi etc.)
Elle a donc des cuissardes, un ceinturon à large boucle, une mini-tunique de cuir sur un chemisier blanc de satin, l’effet doit absolument être à la fois provoquant et sophistiqué.
Elle est assise en amazone sur un tabouret assez haut pour garantir cet effet cavalière/motarde.
On sent qu’elle est là, sous les projecteurs, depuis un moment – lassitude de sa beauté spectaculaire.
La scène est découpée en clichés, entre lesquels se fait le noir, comme en photographie.
Cliché 1
(Regard dur, droit devant elle)
Je ne réponds pas à vos questions parce que ce ne sont pas des questions.
Vous savez tout.
Façon de parler.
Tout ce que vous devez savoir.
Mais il est écrit quelque part que vous devez me cuisiner.
Par principe.
Comme si vous sentiez que tout ça…
Ces faits…
Cette soi-disant vérité…
Comme si vous sentiez que…
… ça ne colle pas.
Ça ne suffit pas.
Ça ne remplit pas les vides.
Au moins sur ce point, nous sommes à égalité.
Je n’en sais pas plus que vous.
En attendant, vous me regardez.
Vous vous rincez l’œil.
Remarquez, je m’en fous.
J’ai l’habitude.
(Elle agite ses cheveux, l’air désabusé)
Cliché 2
(Tête baissée, ses cheveux en écran flou)
C’était pas vraiment difficile.
Lui en sang, inconscient.
Mes empreintes et mes cheveux un peu partout, mon rouge à lèvres au bord des tasses et des verres.
Le ménage, c’est pas mon truc.
Alors effacer les traces, non merci. Pas le temps. Pas envie.
Juste eu envie de…
… prendre l’air.
On se croit libre, et puis…
Je ne pouvais pas prévoir que la moto allait tomber en panne en pleine campagne.
J’avais l’air d’une conne, assise sur mon talus.
Il s’en souviendra, le paysan de cinq heures du matin sur son tracteur.
Je suppose que je devrais le remercier ?
On voit que vous ne l’avez pas vu me reluquer.
L’exode rural, moi je suis pour.
Laissez la campagne aux vaches et aux renards, qui ne font de mal à personne, eux.
Hein, les bouffeurs de viande ?
Ça vous fait rire, je sais.
Cliché 3
Tiens. Le voilà qui vient s’excuser.
Mais de quoi ?
Voix off du garçon
Pardon.
(Elle tourne la tête de côté, vers lui)
Pardon ? De quoi ?
Je t’ai cassé la gueule pendant ton sommeil, et tu viens me demander pardon ?
(Elle fait de nouveau face à ses interrogateurs)
Oui, pendant son sommeil.
Il ne vous a rien dit ?
Quand il veut, c’est le plus élégant des hommes.
Tout le monde le dit.
J’avoue. Je l’ai pris en traître.
Il est si beau, quand il dort.
J’ai vu rouge.
Lui, quand il frappe, c’est de face.
Comme un homme.
Un vrai.
Avec un verre dans le nez.
Ça a plus de panache.
Ça vous fait rire aussi ?
Finalement, c’est un peu votre spécialité.
C’est comme les histoires de viol. Ces petits regards que vous échangez. Ça se voit à peine, mais…
Au fond, vous pensez toujours, « Elle y est forcément pour quelque chose, pas possible autrement, faut les voir dans la rue, elles sont là, avec leurs… »
(Elle caresse ostensiblement une de ses bottes)
Vous voulez les essayer ?
Cliché 4
(Elle s’étire, se lève, fait quelques pas, des mouvements pour se détendre)
Ah. Ça y est. Ils ont mis des filles.
Politiquement correctes.
Ça vous plaît, cet uniforme débile ?
Et les kilos aussi ?
C’est pour que votre humour finisse par ressembler au leur ?
Y a pas à dire. Les femmes sont aussi connes que les hommes.
Je veux dire dans les mêmes proportions.
Non ? On vous apprend pas ça à l’école de police ?
Alors, vous voulez quoi ?
Que je pleure parce qu’on est entre filles ?
Que je me trouve des excuses ? Que je lui en trouve à lui, peut-être ?
Oui, je sais, les questions, c’est vous qui les posez.
Mais alors posez les bonnes.
Demandez-moi pourquoi je suis toujours à côté de la plaque.
Avec mes amants, je veux dire.
Un peu comme vous avec vos questions.
Pourquoi tout le monde est toujours un peu à côté de la plaque.
L’autre, c’est jamais vraiment le bon.
Sans doute parce que le bon, ça n’existe que dans les rêves.
Et encore.
Finalement, le bon, à part moi… Non, je vois pas.
Alors on fait tous un peu semblant, hein ?
(Debout, dans une posture assez triomphale, elle montre son corps)
Tenez, moi, je suis pas mal, paraît-il. Ça
Et alors ? A quoi ça me sert ?
A part engraisser des photographes.
Et me prendre des baffes.
Oui, des baffes.
Et surtout personne pour me plaindre.
« Qu’est-ce qu’elle veut de plus ? Ça ne lui suffit pas, d’être aussi belle ? »
Cliché 5
C’est bien aussi quand vous partez.
Voix off du garçon
Pardon !
Toi, tu devrais partir aussi.
On s’est assez vu, tu ne crois pas ?
Assez fait de mal.
Je cicatrise vite.
Fais comme moi.
Soupir off du garçon – presque un sanglot – et bruit de ses pas qui s’éloignent.
Tu as raison.
Physiquement, entre nous, c’était…
Bien.
Atomique, comme tu disais.
Mais tu es comme les autres.
Tu ne me supportes pas.
Trop belle pour toi, comme dit l’autre.
Tu ne vois que ça.
Ce que vous appelez tous ma beauté.
Fatale.
Il faut que tu casses.
Et l’autre soir.
L’autre soir, j’aurais pu.
Te tuer.
Si, si.
A cause de ça.
De cette beauté qui te faisait boire et me gifler à me dévisser la tête.
Pas tous les soirs ?
Ah non, ça c’est vrai, pas tous les soirs…
La beauté, mon vieux, c’est comme le reste.
Ça s’apprend.
C’est sauvage. Différent. Nouveau. Rare.
Ça s’apprivoise.
Et surtout.
On apprend à y nager.
A voir à travers.
A crever la surface sans lui faire mal.
Sans la déchirer.
Je ne t’en veux pas, non.
Pas plus qu’aux autres.
Tous ceux qui voudraient que je plonge dans un bain d’acide ou que j’entre au couvent ou que je n’aie jamais existé parce qu’ils ne sont pas à la hauteur.
Parce qu’ils ne comprennent pas.
Parce qu’ils ne savent pas.
Vivre.
Regarder.
Alors évidemment, c’est plus facile de jeter des bombes dans le métro.
Cliché 6
Tiens, revoilà les clownesses.
Encore des questions ?
Encore des sandwiches et de la bière ?
Vous aussi vous voulez m’engraisser ?
Voix off d’une policière – voix suave d’aéroport
Vous êtes libre.
(Regard de défi)
Libre ?
FIN
je ne vous aime pas/sketch/copyright.com
Je ne vous aime pas
Elle se tient de dos mais son visage est de profil.
Il a les bras chargés de fleurs, à quelques pas d’elle.
- Je ne vous aime pas.
- Vous ne pouvez pas dire ça. (Il se jette à ses pieds, l’éclaboussant de fleurs) Ma vie est à vos pieds et ces fleurs sont pour vous.
- Je ne vous ai rien demandé.
- Mais sans vous je suis déjà mort, les fleurs se dessèchent et il n’y a plus qu’à tout balayer.
- Faite vous-même votre ménage.
- (A plat ventre il veut se noyer dans les fleurs) J’étouffe. Pour vous j’ai tout abandonné.
- (Elle se retourne lentement et le regarde tendrement) Comme c’est charmant… Mais il ne fallait pas. Je ne vous aime pas.
- (Emergeant des fleurs) Vous m’avez souri !
- (S’écartant, d’une voix douce et affligée) Vous aurez mal entendu…
- Avant de vous connaître je n’existais pas, j’étais dans l’ombre.
- Retournez-y, c’est ce que vous avez de mieux à faire, croyez-moi.
- Vous me torturez !
- Vous m’accusez maintenant ?
- (Rampant vers elle, joignant les mains, il supplie) Non, non, pardon ! Vous accuser, moi, comment pourrais-je ?
- C’est sans doute une fièvre, il faut vous faire soigner.
- Vous me condamnez à mort !
- Comme vous y allez ! Me voici bourreau et assassine !
- De mon cœur, oui.
- Il en verra d’autres.
- Jamais !
- Plongez la tête dans l’eau froide du torrent, c’est radical.
- Vous avez raison, je vais me noyer.
- Oh, après tout, faites ce que vous voudrez.
- Ce que je veux c’est…
- Oui, moi, je sais. Et moi, alors, je ne compte pas ?
- Vous comptez plus que tout.
- Si vous le pensez vraiment, laissez-moi, oubliez-moi. Vous ne seriez pas le premier. Je ne vous aime pas, pas plus que tous ceux qui sont venus avant vous.
- On dit pourtant…
- On dit ce qu’on veut, on n’a que ça à faire, parler pour ne rien dire, et vous, vous ne valez pas mieux et vous les écoutez.
- Vous me rendez fou.
- Vous n’avez pas besoin de moi pour ça.
- (Hagard, en larmes, il commence à ramasser vaguement les brassées de fleurs) Je vous aime, je vous aime, je vous aime…
- Vous ressemblez à une religion. Je hais les sectes, les croyances, la superstition, le mensonge… Mais vraiment, pour qui me prenez-vous, Une courtisane ? La femme à barbe ? Une idiote ?
- C’est à peine si vous me voyez.
- Vous avez raison.
- Je suis un bruit, un insecte qui s’est pris dans vos cheveux et vous importune parce qu’il fait déjà assez chaud comme ça.
- C’est un peu vrai, oui.
- Tout ceci est de votre faute.
- Voilà que vous recommencez. Je vous assure que vous m’effrayez.
- On n’a pas le droit d’être aussi…
- Belle ?
- Belle.
- On devrait vous cacher, vous ensevelir sous des voiles sombres, vous faire disparaître du regard public.
- Tout à l’heure j’étais une déesse, me voici esclave de harem.
- Vous ne devriez pas exister.
- Partez.
- Je ne peux pas.
- Eh bien, mourez, mais faites quelque chose. Si vous vous voyez, avec vos cheveux en bataille et ces fleurs qui dégoulinent de tous les côtés… On dirait… un poète !
- Vous dites ce mot comme une insulte !
- Vous l’avez dit vous-même, le bruit m’agace. Alors si j’ai quelque pouvoir sur vous, obéissez-moi, et disparaissez.
- Ma reine…
- Reine ? Décidément, on en voit de toutes les couleurs, avec vous. Regardez-vous dans un miroir et interrogez-vous, ça vous changera et vous risquez quelques surprises. Vous ne me voyez pas plus que je vous vois. Je n’existe que dans votre fièvre. Les drogues m’emporteront avec le virus.
- Les miroirs se brisent aussitôt qu’ils m’approchent.
- C’est parce que vous parlez trop, et trop fort. Les miroirs sont des êtres délicats, ils aiment la douceur, la chevalerie, le raffinement, les murmures, les caresses qui n’appuient pas. Ils cassent parce qu’ils n’aiment qu’on veuille pénétrer leur secret.
- Vous êtes un miroir ?
- Quelle horreur ! Vous trouvez que je vous ressemble ? Que vous me ressemblez ? Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu, vous êtes une erreur, un accident déplorable dans ma météo personnelle, un coup de malchance, et je ne vous aime pas.
- Je vous promets de changer.
- Personne ne change.
- Je dompterai les miroirs.
- Vous ne pouvez pas vous en empêcher, il faut que vous soyez le plus fort, le maître, le vainqueur ! Comme c’est triste. Et ennuyeux.
- Je deviendrai beau.
- Beau ? Encore un mot qui ne veut rien dire. Personne n’est beau. Tout le monde est beau.
- Votre cœur est de glace.
- Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas.
- On ne peut pas être plus cruel.
- Oh, si. Je vous montre ?
- Pour vous, je suis prêt à tout.
- Je plaisantais, barbare.
- Où irai-je ?
- D’où venez-vous ?
- Gardez au moins les fleurs.
- Ces mortes ? Vous me gâtez.
- Je reviendrai.
- Je n’y serai plus.
- On vous apportera mon cadavre sur un catafalque.
- Nous parlerons du bon vieux temps, nous échangerons nos souvenirs communs, vous me tiendrez compagnie.
- Je serai votre remords.
- Prétentieux !
- Mais il sera trop tard.
- Il est déjà trop tard. Je ne vous aime pas.
- Et si…
(Elle le scrute à la dérobée, soudain soupçonneuse)
- … Et si j’étais…
(Elle s’éloigne, méfiante)
- … celui qui…
(Elle veut fuir mais trébuche et tombe dans une flaque de fleurs, haletante)
- … vous a faite ainsi…
(Elle étouffe un cri, agrippe une poignée de fleurs qu’elle écrase contre son cœur)
- … vous a volé votre cœur…
(D’un geste affolé elle voudrait le faire taire)
- … votre vie… Alors, que diriez-vous ? Que feriez-vous ?
(Il tombe à genoux et à nouveau les fleurs s’éparpillent autour de lui)
- Vous vengeriez-vous ? Ou bien… peut-être… peut-être… pardonneriez-vous ?
- (Brisée, au-dessus des fleurs, ses cheveux défaits, elle secoue la tête, balayant les fleurs) je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas…
petit théâtre de verre/extrait/copyright.com
Petit théâtre de verre
La dame de verre (elle est comme une danseuse gracile/fragile
qui aurait les pieds cloués au sol
même si elle peut tout de même
monter sur les pointes et demi-pointes):
ne me regardez pas comme ça
à travers moi
sans me voir
comme si je n’existais pas
et pourtant… je suis… je suis…
Le chanteur d’opéra:
vous êtes UNIQUE!
La dame de verre (toute tremblante):
ne criez pas si fort!
vous risqueriez de me…
Le chanteur d’opéra:
crier? moi? c’est bien la première fois qu’on me…
La dame de verre:
je vous en prie
ne chantez pas si fort…
Le chanteur d’opéra:
mais… vous savez… vous ne seriez par le premier coeur que j’aurais…
La dame de verre:
… brisé?
oh, je le vois bien,
vous connaissez votre affaire,
avec vos yeux qui lancent des éclairs,
et votre grosse voix
Le chanteur d’opéra (s’étranglant/faisant la grosse voix/aboyant):
grosse voix!
sapristi!
mais tant que vous y êtes…
allez-y!
dites… dites… que j’ABOIE!
La dame de verre:
vous me faites peur
Le chanteur d’opéra:
je préfère ça!
voyons, ma petite….
(il s’est approché d’elle et veut lui mettre une de ses pattes sur l’épaule)
daisy dans le métro

Daisy dans le métro
De
Philippe Pilato
copyright.com
Quand Daisy prend le métro, c’est un événement.
Elle trébuche sur la marche, laisse tomber son sac au moment où les portes se referment, il se renverse, et quand la rame s’ébranle elle est à quatre pattes en public en train de ramasser son désordre privé.
Il y a toujours quelqu’un pour lui offrir une place assise à cause de son air perdu, quelqu’un qui la regarde comme une grande invalide (mais de quelle guerre ?), une fille enceinte, une obèse, une amnésique.
Elle s’assied en regardant tout le monde avec un air d’excuse, l’air de quelqu’un qui se demande si elle est à sa place sur ce strapontin qu’on lui a donné.
Elle paie ses tickets, mais ça ne change rien.
Daisy n’est à sa place nulle part.
Toujours prête à se relever dès qu’elle aperçoit une fille enceinte etc. mais chaque fois on lui fait le même signe de la main qui veut dire « pas la peine ».
Si elle peut, elle colle son nez à une vitre sale en essayant de ne pas rencontrer le drôle de reflet d’une inconnue aux yeux écarquillés.
Elle cherche quelque chose dans la suie des tunnels et les flashes surexposés des stations.
Elle rate son arrêt.
Aucune importance, de toute façon elle s’embrouille dans ses rendez-vous.
Des rendez-vous qu’elle n’a pas et dont elle noircit des piles de carnets noirs le soir, allongée à plat ventre sur la moquette, une vie qu’elle n’a pas et qu’elle invente avec des dates et des lieux et des noms et des prétextes qui n’existent pas.
Il arrive qu’un garçon accroché d’une main à une barre de métal plonge ses yeux dans les siens quand elle les décroche de la suie ou des quais et qu’il interroge son mystère.
Mais elle les décroche aussi de lui, toujours au mauvais moment, encore une histoire qui ne se fera pas : le garçon regarde par terre et descend à la prochaine comme un fuyard.
Quand le tour de Paris s’éternise et que tous ces gens qui apparaissent et disparaissent et se bousculent lui donnent le tournis, elle sort un carnet au hasard et le lit en fronçant les sourcils pour se rappeler de cette vie qui n’est pas la sienne et qui est pourtant la seule dont elle puisse se vanter à elle-même.
Si elle osait, elle écrirait aussi avec le rouge à lèvres sur la double glace, ou en versant des larmes sur un kleenex soigneusement déplié sur ses genoux, mais elle n’ose pas.
Ils vont encore me prendre pour une folle.
Je vois bien comment ils évitent de regarder les bonimenteurs et les musiciens ambulants.
Comment ils se cachent eux-mêmes à eux-mêmes en observant leurs pieds ou en plongeant le nez dans un livre ou un magazine qu’ils ne lisent pas.
Le carnet est à l’envers.
Elle ne s’en est pas encore aperçue.
Si elle osait, elle taggerait tout le monde, elle s’arroserait d’essence et…
Vers une heure du matin, le train s’arrête, tout s’éteint, quelqu’un la prend gentiment par le bras et l’accompagne vers la sortie avant que les grilles ne s’abaissent.
En haut des marches elle découvre un quartier inconnu peut-être et tourne en rond autour d’une colonne Morris, lisant avec avidité.
Des pneus crissent lorsqu’elle traverse et dans les feux croisés des phares ses yeux s’agrandissent encore.
Son pas résonne sur le trottoir.
Elle sort ses clefs, s’arrête au hasard devant une porte cochère, tape un code avec l’assurance d’un perceur de coffres, pousse la lourde porte, vaguement déçue que personne ne la suive, mais que ferait-elle si une ombre nocturne la suivait pour de bon ?
Elle se retourne.
Elle pourrait aussi s’adosser contre un mur, relever un genou, déboutonner son chemisier, attendre…
L’ascenseur grince et se balance.
Le paillasson dit Welcome, car Daisy est chez elle partout.
Le lendemain, dans les carnets noirs, les journaux titrent « Daisy a pris le métro hier ».










