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Thème : Portables (oreillettes, en insistant sur le fait qu’on a l’air très con à parler tout seul, bien jouer sur l’image de la folie de ceux qui effectivement parlent tout seuls, les mêler aux personnages qui téléphonent ?)

Ambiance de lounge

Personnages ?

Femme enceinte ?

Terroriste incompris (mettre en scène un terroriste kamikaze convaincant)

Voix dans les téléphones

  1. dialogues du brouhaha schizophrène
  2. le ninja surgit, et hurle : personne ne bouge, les mains en l’air
  3. les personnages parlent en même temps à leurs interlocuteurs physiques et téléphoniques, par fragments, avec forcément morgue, indifférence, égoïsme… (déréalisation)
  4. d’abord on ne le croit pas (son costume de ninja)
  5. il tue la femme enceinte
  6. silence incrédule, réactions dans les téléphones
  7. petit à petit on se remet à parler, à se parler, malgré les protestations des voix dans les téléphones qui attendent des réponses, même si le kamikaze reste sur ses positions
  8. « on va vraiment tous mourir ? je n’y avais jamais pensé. Oui, oui, on savait que ça existait, mais…/vous aussi, alors, vous allez mourir avec nous ? remarquez, ça a un côté sympa/on ne peut pas vous reprocher de ne pas mouiller votre chemise/quand même, une femme enceinte, vous trouvez ça raisonnable, vous ? évidemment, vous n’êtes pas là pour la kermesse de l’école…/vous nous laisserez téléphoner ? non… alors, couper les mobiles ? non ? vous voulez qu’ils entendent ? bien sûr, c’est mieux… on est foutus, alors ? rien à faire ? rien…
  9. noir, explosion
  10. scène vide, avec seulement les téléphones qui n’ont pas été détruits
  11. conversations : montrer qu’on oublie vite les morts, que la schizophrénie reprend le dessus…
  12. montrer les morts, ensanglantés, déguenillés etc, qui reviennent dans les décombres, c’est ça être mort ? tu les entends se disputer au téléphone ?
  13. ils prennent chacun un téléphone, essaient de parler, « ils ne nous entendent plus »
  14.  dire qu’on était comme ça… on téléphonait même pendant l’amour… aux chiottes… ça finissait par devenir bizarre de faire quelque chose sans le mobile… tiens ? le ninja. Ben dis donc, salement amoché. /Ouais, c’est quand même lui qui portait la ceinture d’explosifs/…alors, tu te sens moins con, maintenant que tu t’es fait sauter, et nous avec ? est-ce que ta haine a sauté avec toi ? enfin quand on dit ta haine, mon pauvre ami, rien n’était vraiment à toi, dans tout ça/ disons ton lavage de cerveau/ à quel âge ils ont commencé ? quatre ans ? eh, mais, précoce avec ça… /tu prends quelque chose, avant, toi ? tu sais que les pilotes kamikazes japonais étaient farcis de méthédrine ? quand je pense qu’il y a des gens pour vanter leur courage !/… oui, on sait, nous on ne vaut guère mieux, à décader tous seuls dans notre coin riche, à ne rien voir plus loin que le bout de nos nez / à regarder les bains de sang à la télé pour se donner bonne conscience, ou mauvaise, mais surtout pour ne pas avoir de conscience… / mais non, on t’en veut pas/ c’est bien ça le problème/ et puis tu es aussi mort que nous, alors…/et tout le monde s’en fout, ou presque/la plupart des gens se disent, « ouf ! j’y étais pas ! », après on peut toujours dire n’importe quoi, « les pauvres… un scandale… une honte…on doit condamner… tout sera fait pour… », parler, c’est facile/ et ton costume, tu l’avais acheté où ? exactement ce que je cherchais pour une soirée… sur mesure ? c’est vrai que chez vous, les sweatshops, on connaît… pas cher, tu parles ! je m’en doute ! coût de la main d’œuvre… oui, on en a aussi dans nos villes décadentes, des sweatshops…
  15. le K est comme un zombie ; répliques ?
  16. tu sais, on risque de passer un bout de temps les uns avec les autres, tu crois pas que tu pourrais faire un effort et renoncer à l’autisme ? …
  17. la lumière se met à clignoter
  18. « qu’est-ce que c’est ? » ; ils portent tous la main à leur cœur, ferment les yeux, et tombent.
  19. entre la mort, un homme vêtu de noir et qui fume des cigarillos, il inspecte les corps et les décombres avec satisfaction et des airs de propriétaire ; l’un des corps bouge un peu, il l’achève à coups de talon, s’assoit, sort une flasque et boit, continue à fumer, puis soudain se redresse, comme excité, sort un téléphone portable de sa poche, compose un numéro, attend, impatient, les yeux brillants…
  20. rideau ?

(notes)

Petit théâtre de verre

La dame de verre (elle est comme une danseuse gracile/fragile

qui aurait les pieds cloués au sol

même si elle peut tout de même

monter sur les pointes et demi-pointes):

ne me regardez pas comme ça

à travers moi

sans me voir

comme si je n’existais pas

et pourtant… je suis… je suis…

Le chanteur d’opéra:

vous êtes UNIQUE!

La dame de verre (toute tremblante):

ne criez pas si fort!

vous risqueriez de me…

Le chanteur d’opéra:

crier? moi? c’est bien la première fois qu’on me…

La dame de verre:

je vous en prie

ne chantez pas si fort…

Le chanteur d’opéra:

mais… vous savez… vous ne seriez par le premier cœur que j’aurais…

La dame de verre:

… brisé?

oh, je le vois bien,

vous connaissez votre affaire,

avec vos yeux qui lancent des éclairs,

et votre grosse voix

Le chanteur d’opéra (s’étranglant/faisant la grosse voix/aboyant):

grosse voix!

sapristi!

mais tant que vous y êtes…

allez-y!

dites… dites… que j’ABOIE!

La dame de verre:

vous me faites peur

Le chanteur d’opéra:

je préfère ça!

voyons, ma petite….

(il s’est approché d’elle et veut lui mettre une de ses pattes sur l’épaule)

La dame de verre:

arrêtez!

vous ne pouvez pas!

Le chanteur d’opéra:

oui, bon, euh…

alors, nous disions…

ah oui, j’y suis…c’est qu’il faudrait…

songer… à répéter, mon enfant

La dame de verre:

répéter, oui, bien sûr,

où avais-je la tête,

c’est d’ailleurs pour répéter que nous…

Le chanteur d’opéra:

… sommes ici… bien, bien…

et voyez-vous

je vous observe depuis tout à l’heure…

La dame de verre:

sans me voir

Le chanteur d’opéra:

oh mais si, tout au contraire,

et je me disais…

comprenez-vous…

la scène…

le public…

il faut… comment vous dire…

du MOUVEMENT

La dame de verre:

du mouvement?

Le chanteur d’opéra:

eh oui, on ne va tout de même pas vous faire déplacer

par un machiniste toutes les cinq minutes

le public se poserait des questions,

« mais qui est cette jeune femme? une potiche? »

La dame de verre:

du mouvement?

Le chanteur d’opéra:

du mouvement, oui, comme ceci

(il esquisse un pas de danse maladroit et lourdaud)

(rire cristallin de la dame de verre)

La dame de verre:

oh, arrêtez, c’est trop drôle, et je n’ai pas le droit de rire!

Le chanteur d’opéra:

à votre tour, maintenant, montrez-moi ce que vous savez faire

(la dame de verre monte sur les pointes,

met ses bras en arceau au-dessus de sa tête,

pirouette sans toutefois changer de place au sol,

tout à fait comme une figurine de boîte à musique)

Le chanteur d’opéra:

mmm… il faudra s’en contenter

je dirai deux mots au metteur en scène

c’est donc tout le reste qui devra…

La dame de verre:

graviter au tour de moi?

Le chanteur d’opéra:

mmm…

La dame de verre:

vous me rassurez

c’est ainsi qu’on m’a élevée

je ne connais pas autre chose

il me semblait bien aussi que vous aviez un bon air

qu’on pouvait vous faire confiance…

Le chanteur d’opéra (ne se sent plus de vanité):

… et me trouver…

La dame de verre:

et vous trouver…

Le chanteur d’opéra:

mais voyons, vous savez bien,

vous étiez à deux doigts de le dire…

La dame de verre (s’impatientant):

eh bien, eh bien,

et quelle est cette chose

que j’étais selon vous sur le point de…

Le chanteur d’opéra :

(grand geste de cape/offensé/s’éloigne un peu)(en aparté):

en voilà une qui…

on m’avait pourtant dit…

transparente comme du verre…

autant dire sans esprit…

mais avec ça une beauté!…

je vois qu’on m’a trompé…

voyons un peu si son gosier pique autant que sa langue…

(à la dame de verre, tout sourires)

oublions ces vétilles

le temps passe

il faut se mettre au travail

chantez-nous donc quelque chose, pour voir

La dame de verre:

plaît-il?

Le chanteur d’opéra:

oui, vous savez bien…

(comme pour un exercice de chant) « BA! AH! BEU! EUH!…

La dame de verre:

oh, vous parlez de ce bruit que vous faisiez toute à l’heure

et qui a failli me tuer…

très peu pour moi

je ne suis pas suicidaire, figurez-vous…

je dois vous avouer que je trouve même tout ceci très

… ennuyeux…

(elle baille, et alors c’est comme la musique des sphères:

sons cristallins de harpes, tintements de verre etc. l

le chanteur d’opéra recule de saisissement)

Le chanteur d’opéra:

je…

La dame de verre:

oui?

Le chanteur d’opéra:

… suis…

La dame de verre:

vous êtes?

Le chanteur d’opéra:

sans…

La dame de verre:

culotte?

Le chanteur d’opéra:

voix!

La dame de verre:

mais alors il faut vous soigner

approchez, approchez!

(elle devient rouge foncé des pieds jusqu’au col)

buvez un peu de ce vin

mais faites vite,

il me tourne déjà la tête

(le chanteur d’opéra s’est approché,

encore sous le coup de ce qu’il a entendu,

elle saisit sa nuque et approche le visage

du chanteur tout contre son cœur)

La dame de verre:

vous allez mieux?

(le chanteur d’opéra s’éloigne en faisant oui de la tête)

(la dame de verre redevient translucide)

La dame de verre:

il était temps

je commençais à voir danser de drôles de choses autour de moi

je préfère mille fois l’air et l’eau

qui me ressemblent

et me donnent de vraies ailes

le vin me fait peur

il est comme du sang

je n’aime pas le sang

pas celui-là en tout cas

le mien est d’un bleu si pâle

si délicat

d’un infra-bleu si rare

que l’œil commun ne le distingue pas

le sang rouge est celui des bêtes

j’aime les bêtes

mais il ne faut pas me montrer leur sang

Le chanteur d’opéra (recouvrant ses esprits, en aparté) :

voilà qui change tout

pour la faire chanter

il faut l’ennuyer

et pour qu’elle me fasse boire

il faut l’apitoyer

mais cela ne me dit pas comment la

séduire !

on m’a menti

on s’est bien moqué de moi

on m’avait dit

« tu verras, c’est une oie blanche, plus que blanche, transparente, un livre dans lequel on aurait oublié de mettre des mots, elle ignore tout du monde, et puis c’est une fin de race, un modèle en voie de disparition, qui fera honneur à ta collection, tu l’auras enroulée autour de ton petit doigt en moins de deux »

La dame de verre (en aparté) :

Au fond

Il n’est peut-être pas si méchant

Je suis si seule

Je me laisserais bien tenter

Le chanteur d’opéra :

La prendre,

La posséder,

A tout prix,

C’est une affaire d’honneur

Mais… comment ?

La dame de verre :

Je vais m’approcher, doucement, tâcher d’apprivoiser la bête…

Le chanteur d’opéra :

Son parfum…

Elle ne ressemble à aucune autre…

Retenez-moi ou je fais un… malheur !

La dame de verre (Elle tend un doigt vers le cœur du chanteur et pique comme on donne un coup de dague):

Dompter son cœur sauvage…

Cri bref du chanteur comme une trille dégringolant trop vite des aigus aux graves.

La dame de verre (Agacée, coquette) : Zut. J’ai cassé un ongle.

Le chanteur s’écroule, surpris par cette mort inattendue.

Le chanteur :

La mort ?… Déjà ?… Si vite ?… Si bêtement ?…

La dame de verre (Se retournant et regardant vaguement le chanteur agonisant) :

Eh bien, en voilà des simagrées pour un ongle cassé.

Le chanteur :

Madame…

La dame de verre :

Monsieur ?

Le chanteur d’opéra :

Je… meurs…

La dame de verre :

Que voulez-vous que j’y fasse ? Et moi, j’ai un ongle cassé, si vous voulez savoir.

Le chanteur d’opéra :

Madame… Par pitié…

La dame de verre (S’éloignant avec des airs de dégoût) :

Oh, et puis, je vous en prie, épargnez-moi vos jérémiades. Et faites moins de bruit, vous risqueriez de me…

Rideau

Jeu d’enfant (saynète)

Philippe Pilato

SACD 2006

Jeu d’enfant

Saynète

Personnages

Petite fille (PF)

Petit garçon (PG)

Ils sont assis au milieu de la scène.
 
PF

Tu l’as dit !

 
PG

Non je l’ai pas dit !

 
PF

C’est un gros mot, d’abord !

 
PG

Bêcheuse !

 
PF

Je le dirai !

 
PG

Rapporteuse !

 
PF

Non !

 
PG

Si !

 
PF

NAN !

 
PG

SI !

PF (Elle se lève et le gifle)

NA !

PG (Mettant une main sur sa joue)

Même pas mal.

 
PF

Il est rouge ! Il est rouge !

 
PG

T’es bête.

 
PF

Et toi, t’es rouge.

 
PG

Et toi… T’es grosse !

Elle trépigne, et crie.

PG

Et maintenant, tu vas bouder.

Elle boude.

PG

Tu vois ? Tu boudes.

PF

Te parle pus !

PG

Ben si. Tu viens de me parler, là.

PF

M’énerves !

PG

Allez, viens, on va jouer au ballon.

Elle donne un coup de pied violent dans le ballon, qui part dans le public.

PF

T’as pus qu’à aller le chercher, maintenant.

PG

Mon ballon !

PF (Le singeant)

« Mon ballon ! ». T’es qu’un gnangnan. Tu vois, y a pas que les quilles qui sont gnangnan.

PG (malicieux)

Deux fois que tu le dis…

PF

Quoi ?

PG

Tu m’auras pas comme ça… Celle qui le dit qui y est… Va chercher le ballon.

PF

Ah non ! T’as qu’à y aller toi. C’est toi, le garçon.

PG

Alors, toi, t’est qu’une fille ?

PF

Je suis ce que je veux, mais je suis pas ta bonne. C’est maman qui dit ça tout le temps.

PG

Si in y allait tous les deux ?

PF

Je sais pas… Tous ces gens … T’as pas peur, toi ?

Elle se rapproche de lui. Il lui prend la main.

PG

Ben si… Un peu…

PF

Mais si tu veux, on essaie…

PG

Ils vont pas nous manger.

PF

T’es sûr ?

PG (Faraud)

Ben non. (Regardant le public « dans les yeux ») C’est pas des loups quand même !

Ils s’approchent d’un côté de la scène et commencent à descendre les marches en regardant autour d’eux, inquiets, suivis par un projecteur.

PF

Il fait noir !

PG

Il fait froid !

PF

On y voit rien.

PG

C’est par où ?

PF

Par là ! Viens !

PG

Finalement, j’ai peur.

PF

Moi aussi.

PG

Regarde !

PF (Sursautant)

Quoi ?

PG

Le ballon, là !

Le ballon est sur les genoux d’un comparse assis au bord de l’allée.

PF

Il voudra pas nous le rendre !

PG

Mais si ! Il faut foncer ! Je compte jusqu’à trois… Un… Deux… Trois… GO !

Ils se ruent vers le comparse qui retient le ballon. Ils tirent et poussent des cris stridents et finissent par le lui arracher.

Ils remontent en courant vers la scène.

PF

Ouf !

PG

On l’a échappé belle.

PF

Tout ça pour un ballon.

PG

Si ce serait ta poupée, tu dirais pas ça.

PF

Pfff !…

Elle prend le ballon et se met à courir autour du plateau en dribblant.

PF

Tu m’attraperas pas ! Tu m’attraperas pas !

PG (Lui fauche le ballon)

Raté.

Elle lui saute dessus pour lui reprendre le ballon.

PG

Tu veux le ballon ?

PF

Oui !

Ils se battent et roulent par terre.

Elle le plaque sur le dos et lui fait un bisou sonore sur les lèvres.

PG (Se dégageant)

Hé ! C’est quoi, ca ?

PF

Un bisou, idiot ! Tu sais pas ce que c’est ?

PG

Ben si, idiote ! Mais… C’est pas bien !

PF (Se relève, vexée)

Comment ça, c’est pas bien ?

PG

J’veux dire… C’est interdit !

PF

Ah bon ? Tant pis…

PG

C’est pour les grands !

PF

Ben alors ? Comment on va grandir, si on fait pas comme eux ? (Elle se met à sautiller à cloche-pied autour de la scène) Il a peur des filles ! Il a peur des filles ! Il a peur des filles ! Il a peur des filles !

Il lui lance le ballon sur la tête.

PG

Bon, alors, tu joues, oui ou non ?

PF (Elle ramasse le ballon et le lui lance)

Attrape !

PG (Il attrape et relance)

Attrape !

PF

Attrape !

PG

Attrape !

PF

Attrape !

Silence, pendant lequel ils continuent de s’envoyer le ballon.

PF (Le jeu de ballon continue)

Je m’ennuie !

PG

Moi aussi, je m’ennuie.

PF

Je m’ennuie.

PG

Tu l’as déjà dit.

PF

Justement. T’as pas besoin de répéter tout ce que je dis.

Le garçon garde le ballon et se met à courir en dribblant tout seul)

La lumière décline un peu. 

PF (Elle ramasse sa poupée et la coiffe etc )

Ta mère t’appelle jamais pour que tu rentres ?

PG

Non.

PF

Non ? Pourquoi ?

PG

Elle est morte.

PF

Ah. Et ton père ?

PG

Ben, en fait, il reste à la maison toute la journée.

PF

Il va pas au travail ?

PG

Non. Il boit. Un truc fort, pas pour les enfants. Pas pour les grands non plus, mais lui, il en boit quand même parce qu’il est triste.

PF

C’est un truc qui rend gai ?

PG

Non.

PF

Du whisky ?

PG

P’t’êt’, ouais. J’sais pas. J’ai goûté une fois, en cachette.

PF

Et alors ?

PG

On dirait de l’essence.

PF

Mais de l’essence qui marche pas, alors.

PG

Pourquoi ?

PF

Parce que ton père, ça le fait pas rouler.

PG

Ben si, mais sous la table. Et toi, on t’appelle jamais non plus quand il est tard ?

Lumière de lune. Un chien hurle au loin.

PF

Non.

PG

Qu’est-ce qu’y a ?

PF

Moi, ma mère, elle pleure tout le temps. Depuis que mon père est parti.

PG

Il est mort aussi ?

PF

Non. Parti. Elle dit que c’est pire.

PG

Pire que mort ? Il est parti quoi faire, d’abord ?

PF

Acheter des allumettes.

PG

Il s’est perdu, ou quoi ?

PF

J’sais pas, mais elle pleure. Tellement, qu’elle m’oublie.

PG

Moi, mon père, j’aime mieux qu’il m’oublie. Quand il se rappelle de moi, il me tape dessus.

PF (Levant les yeux vers lui)

Oh !

PG

Tu t’appelles comment ?

PF

Fille.

PG

C’est joli. J’ai connu une fille qui s’appelait comme ça, autrefois.

PF

Et toi ? C’est quoi ton nom ?

PG

Moi, c’est Garçon.

PF

Garçon… Gar-çon… Ça me plaît bien aussi.

PG

On pourrait rester ici. Construire une cabane.

PF

T’es fou. Si on reste ici, on grandira jamais. Comme dans Peter Pan. Moi, je veux grandir.

PG

On se mariera, quand on sera grands ?

PF

Attends. Je demande à ma poupée… Elle dit qu’elle sait pas. Que tu dois me demander tous les jours, jusqu’à ce qu’elle dise oui ou non. (Elle secoue la poupée) Tu vois, là, elle veut rien dire.

PG (Extrait une pile du fatras d’une de ses poches)

Tiens, change sa pile ! Elle doit être morte !

PF

C’est quoi, d’abord, morte ? Je veux dire, comme ta mère.

PG

Ben , c’est pareil. Sauf qu’on peut plus changer la pile, ça sert à rien, alors, on te jette.

PF (Serrant brusquement sa poupée contre son cœur)

Je veux pas qu’on me jette !

PG

T’en fais pas. Normalement, quand on est jeune, on marche bien. On joue à cache-cache ?

PF

À trape-trape ?

PG

Aux billes ?

PF

À la bataille quand il pleut ?

PG

Aux dames ?

PF

Aux échecs ?

PG

Je t’offre un Coca quelque part ?

PF

On va au ciné tous les deux ?

PG

Tu viens à la boum, samedi ?

PF

Un tour en moto, ça te dit ?

PG

Je peux t’embrasser, là ?

PF (Affolée)

HÉ ! Bas les pattes ! Arrête !

PG

Quoi ?

PF

Tu vois pas qu’on est en train de grandir ? Je veux pas !

PG

Mais, tu disais…

PF

Ben je dis plus ! Je veux plus ! Pas comme ça ! Pas si vite !

Elle s’empare du ballon et se met à courir le plus vite possible en dribblant frénétiquement, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre)

Soudain, le garçon regarde autour d’eux, étonné.

PG

Regarde ! T’as réussi ! Le temps s’est arrêté !

PF (Elle s’arrête, à bout de souffle, laissant le ballon rebondir puis rouler)

J’ai eu si peur ! Je pouvais pas laisser faire ça. Pas envie de ressembler à ma mère !

PG

T’as raison. Je veux pas ressembler à mon père.

PF

Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? J’ai pas envie de rentrer.

PG

Moi non plus.

PF

Qu’est-ce qu’on va faire ?

PG

Rien. Aller récupérer le ballon, Jouer ;

PF

Toujours ?

PG

On verra bien.

PF (Se met à courir dans tous les sens comme pour chercher une issue)

Non ! Je veux pas ! Je veux partir d’ici ! Je veux que le temps se remette en marche !

PG

Je crois que c’est trop tard. Je crois que tu l’as détraqué pour de bon.

PF

Alors répare-le ! On peut pas rester comme ça !

PG

C’est que… Je sais pas, moi.

PF (Elle se met à pleurer)

Tout ça, c’est de ta faute. Avec tes jeux idiots.

PG

Dis donc, c’est toi qu’as commencé !

PF

Menteur ! C’est toi ! Avec tes gros mots ! Je veux sortir d’ici ! Fais quelque chose !

PG (Faisant le tour du décor)

Non, je vois pas de passage… Prisonniers du temps ! Tu connais pas cette histoire ?

PF

M’en fous, de ton histoire à la gomme. Elle finit comment, d’abord ?

PG

Elle finit jamais.

PF (Folle de rage)

C’est horrible ! Autant mourir tout de suite ! (Elle attrape la poupée, la retourne, lui ouvre le dos, arrache la pile, jette la poupée dans le public)

PG

T’es pas cap’ !

PF (Elle le toise, on dirait Cléopâtre)

Ah non ? Tu vas voir ! Je vais te montrer comment meurt une reine ! (Elle lui fait une grimace, se bouche le nez avec deux doigts, ferme les yeux, se dresse sur la pointe des pieds, se laisse tomber, fait la morte) NA !

Il joue à faire rebondir son ballon, tout en la regardant de temps en temps du coin de l’œil.

PG

Pas mal… Mais tu tiendras pas longtemps.

PF

On parie ?

PG

Tenu.

PF

Tenu quoi ?

PG

Ce que tu veux.

PF

Ton ballon ?

PG

Ah non !

PF

Ah si !

PG

M’en fous, je vais gagner. OK, le ballon. Et moi, je gagne quoi ?

PF

Un baiser…

PG

Hum… D’acc’. Mais c’est bien pour te faire plaisir…

Il continue à jouer seul tout en la surveillant.

Au bout d’un moment, il s’immobilise, en entendant la voix d’une femme et d’un homme qui apparemment viennent de se heurter sans le faire exprès.

Lui

Oh, pardonnez-moi, je ne vous avais pas vue !

Elle

Non, c’est moi, désolée, je regardais ailleurs

(Ils rient)

Lui

Pour une fois que je sors, c’est réussi !

Elle

Tiens ! Vous aussi ! Comme c’est drôle ! Moi non plus, je ne sortais plus.

PG (Il s’approche de la fille et la secoue)

Réveille-toi ! (Elle ne bouge pas. Il tend l’oreille)

Lui

J’étais en train de devenir fou, et alcoolique.

Elle

Décidément… Moi je passais mes journées à pleurer.

Lui

Vous comprenez, ma femme est morte.

Elle

Vous comprenez, mon mari m’a quittée

PG

Réveille-toi, je te dis ! Y a mon père ! Et je crois bien qu’y a ta mère aussi ! (Elle ne bouge toujours pas)

Lui

Tout à coup, en me réveillant d’une cuite carabinée, je me suis rappelé que j’avais un fils.

Elle

Et moi, à force de pleurer sur mon sort, j’avais oublié que j’avais une petite fille.

PG (Il la secoue de plus belle)

Mais réveille-toi, idiote ! T’as gagné, je te dis, mais maintenant, ça suffit ! On joue plus !

Elle

On pourrait les chercher ensemble ?

Lui

Garçon !

Elle

C’est son prénom ? C’est joli ! Fille !

Lui

Fille aussi, ça sonne bien.

Les voix se rapprochent, continuant à crier, en se mêlant, Garçon !, Fille !

Le petit garçon secoue encore la fille, puis voyant qu’elle ne bouge pas, il s’affole complètement, se lève, ramasse son ballon, et s’enfuit à toutes jambes, en criant :

PG

C’est bon, t’as gagné, et t’en fais pas, ils m’auront pas non plus. Le ballon, je vais te l’apporter moi-même. Je trouverai bien le chemin tout seul, moi aussi !

RIDEAU

Le Crime

Le crime, c’est inquiétant, par principe

Quelqu’un a tué quelqu’un

Voilà, c’est dit, fait et trop tard

Un geste – mais aussi une geste, toujours, qu’on ne s’y trompe pas, un éclair, prémédité ou pas, qui concentre un destin en tragédie, une histoire palpitante qui remplace des dizaines de vies ternes et linéaires, ce qu’on appelle un raccourci saisissant

Un geste irréversible

C’est là sans doute son principal intérêt: quelle autre situation humaine en effet donne mieux l’expérience de ne pouvoir ni défaire ni revenir en arrière?

Lutte d’avance perdue avec le temps (avec l’espace, on peut toujours s’arranger, dans un univers sans temps nous serions une race de dieux) et illusion éphémère qu’on a déjoué la mort en prenant les devants tout en restant pour voir la suite (avantage que n’offre guère le suicide – je parle ici des suicides soigneusement mis en scène comme forme dramatisée de protestation consciente, et non de ceux qui sont le triste fruit de longues pathologies mentales)

L’avantage qu’a sur moi l’assassin, c’est qu’il sait ce qu’il y a de l’autre côté du meurtre, moi pas

Regardez-les bien, ces noirs héros de faits divers: à de rares exceptions près, ils ne se repentent pas. Certains font semblant, par jeu social, pour attendrir quand même les foules au cas où celles-ci seraient assez bêtes pour s’émouvoir et les prendre en pitié (certaines n’hésitent pas), mais en réalité, la plupart ont réglé un problème profond en tuant – je n’ai pas dit assouvi un désir, non, j’insiste: ils ont dénoué une malédiction et se sont donné de l’air en même temps qu’un genre.

Contrairement à ce qu’on – ce qu’ils, parfois – voudraient nous faire croire, ils n’ont éprouvé aucun plaisir à leur acte terrible (ne pas confondre jouissance avec la poussée d’adrénaline indispensable à un geste aussi intense et connoté), mais fait l’économie de dix ou vingt ans de psychanalyse ou d’un cancer long et douloureux – malheureusement, inexcusablement, au prix de la vie de l’autre

Il n’empêche que si l’on veut pousser un peu loin le cynisme, le rôle de victime est dans certains cas (je ne m’aventurerai pas ici dans la statistique, c’est trop tentant et j’ai peur du péché) un destin exceptionnel, à mettre en balance avec une existence terne et qui donnait tous les signes qu’elle allait le rester (le hasard faisant (bien ou mal) les choses, la victime se trouvait là au bon ou mauvais moment)

Ne me demandez par surtout comment on doit traiter les assassins, je ne suis ni un État ni un système judiciaire

Ne me demandez pas comment traiter la victime, qui par définition n’a plus voix au chapitre et n’aurait dans presque tous les cas et sans grande imagination qu’une idée en tête, demander vengeance (sans qu’on sache très bien ce que c’est).

Ne me parlez pas non plus des crimes de masse, directs ou indirects, qui disent l’extrême du mal absolu dans lequel notre espèce n’a aucun mal à tomber dès qu’on a le dos tourné

Non, je ne regarde ici que des aventures criminelles, des exceptions singulières, des énigmes qui, au-delà de leur caractère morbide qui me dégoûte autant que vous, fascinent par ce qu’elles disent de ce que nous comprenons mal de nous-mêmes (épargnez-moi, je vous prie, des bibliographies kilométriques qui ne changent rien à l’affaire) et résument, en quelque sorte, les relations humaines.

Croyez-moi, le crime paie

C’est bien ce qui m’inquiète

Le suicide théâtral est nettement plus rassurant

Le sujet est l’objet

L’assassin la victime et vice-versa

D’une pierre deux coups

Et un bel effet spéculaire en prime

En voiture

Mais quelle conne!

Et moi qui ai dû y retourner pour ramasser les clefs.

Je tiens le volant de toutes mes forces et c’est comme si mon énergie allait enflammer toute la voiture.

Il est minuit. Les lumières de sa maison s’éloignent en un éclair dans le rétroviseur.

C’est l’été.

Enfin presque.

Jusqu’à hier.

Je m’aperçois dans le petit miroir rectangulaire.

J’ai l’air d’un fou.

Mes yeux dégoulinent.

Un fou-machine.

Je fonce dans la nuit un peu lourde, moite, du Bade Wurtemberg en septembre après un été anormalement chaud.

Mes poings, mes bras, mes épaules, mon cou, ma poitrine, mon ventre, mes dorsaux, mes reins, mes fesses, mes cuisses, mes mollets, mes pieds comme du fer crispé sur la conduite ; mes yeux comme deux rayons laser trouent l’obscurité de la route de campagne sans dévier d’un pouce de leur trajectoire, c’est comme un jeu vidéo.

Je serre les mâchoires, mais par moments les sanglots les ébranlent et je ne sais pas si c’est de l’eau ou du sang qui noie ma gorge et se rue à l’assaut de l’intérieur de mes yeux, et ce sont des pluies soudaines et le passage rapide de mes doigts comme des essuie-glaces.

Elle s’agite devant moi, décoiffée, défigurée, avec ses ordres et ses reproches, et un tas de papiers étalés en désordre sur la table qu’elle attrape par paquets pour les agiter en l’air comme une folle ou me les fourrer sous le nez en rugissant.

J’ai pas touché au verre de blanc qu’elle va envoyer valser à deux millimètres de mon crâne dans quelques secondes. De toute façon, j’aime pas le blanc. Le sien est vide. Plein. Vide.

Rubans d’arbres à toute allure des deux côtés de mon champ de vision, en décor stroboscopique. Un peu d’eau coule de mes lèvres. Je n’ai jamais eu aussi mal à l’intérieur. Je n’ai jamais été aussi dur, aussi brûlant, à l’extérieur. Il y a des feux, rouges, verts, des passages à niveau, des villages qu’il faut traverser à vitesse réduite, des lignes droites, des enfilades de virages: je suis une machine parfaite et j’effectue les réglages au quart de poil sans jamais hésiter une fraction de seconde. J’ai mal à la base de l’abdomen, c’est comme une barre de feu qui fait le tour du tronc et fait soudain couler une sueur froide sur mes tempes et soulève les poils de l’arrière de ma nuque. J’ai peur.

Ça ne dure pas.

Une peur éphémère, et sans objet.

Une peur de peur.

De rien.

Un camion croisé en sens inverse avec de gros yeux jaunes la dissipe. Il est deux heures au cadran lumineux.

Je devrais même pas être là.

Je devrais être à Nice.

En train de me baigner dans le clair de lune avec un pote.

En train de battre sans le vouloir mon adversaire habituel au jeu de Go.

En train de boire un verre sur une haute terrasse éclairée aux bougies, les flammes dansent dans la brise de nuit, s’éteignent parfois, jettent des ombres fantasques sur les peaux doucement éclairées, dos des mains, visages, eau des yeux…

En train de…

Au lieu de ça…

Comme un con…

Il a fallu…

Je prends de l’essence dans une station où tout le monde semble avoir été endormi comme dans le conte. Je m’aperçois que j’ai plein de fric dans la poche. Quelle conne ! Mais qu’est-ce qu’elle croyait ? Les chiottes puent, un pan de ma chemise a une déchirure, je vomis dans un lavabo, mes larmes incontrôlables coulent avec l’eau tiède du robinet. Merde ! J’ai laissé les clefs sur le contact. Je cours.

Je redeviens une machine.

Je démarre en trombe.

Il est six heures.

La nuit pâlit.

J’ai mal au ventre.

Envie de chier.

C’est bien le moment !

Quelque chose comme une menace de diarrhée, qu’il faut retenir.

Alors je me crispe encore plus, et je pleure.

Il a fallu que je prenne ce bordel de merde de train et que je vienne me foutre dans cette merde noire avec cette folle hystérique. A Marseille, j’avais déjà envie de faire demi-tour. Je sentais la mer. Les pins. La douceur de l’air. Je voyais s’éloigner deux ou trois visages amis. L’Allemagne pesait, d’avance.

Je suis une machine qui n’a même pas eu envie de fumer depuis des heures et des heures, une machine qui tourne à plein régime sans crainte de bourrer, une machine de feu et de fer saturée de colère et de haine et d’humiliation et de douleur et de désespoir, une machine huilée aux larmes et qui carbure aux sanglots, aux reniflages, à la respiration sifflante, au regard fixe, aux poings blancs de crispation.

Le soleil me frappe de plein fouet au hasard des courbes. Dix heures.

Quand j’ai débarqué sur le seuil de sa maison perdue dans la campagne, elle avait sorti le grand jeu. Je ne l’avais pas vue depuis deux mois. Alors à Nice, j’avais eu le temps de prendre toute la place, d’occuper toutes les possibilités de ma solitude retrouvée, de me remettre à vivre, à exister sans toujours devoir tenir compte des faits et gestes et des envies et des décisions et des demandes et des états d’âme et des amis et des allers-retours et de la voix et du corps et de la tête de l’autre. À Nice, j’attendais assez calmement, avec seulement de très vagues appréhensions, son retour, je le préparais, même, avec cette élégance gentille qui me caractérise quand je suis bien. J’attendais son retour, et j’aurais bien vu cette attente se prolonger indéfiniment. Après tout, elle était partie, avec de très bonnes raisons, elle avait créé ce trou, cette absence reposante qui me rendait, l’air de rien, sans que je l’aie cherché, sans que j’aie fait quoi que ce soit, des pans entiers de liberté oubliée. Elle était partie et sans l’oublier je l’avais presque oubliée, abstraite, en tout cas, dématérialisée, tout en conservant pour elle mon affection et mon estime. Ça n’était pas la première fois.

Il pleut.

Du coup je ne pleure plus.

Je roule comme dans une drogue.

La machine s’est accoutumée à elle-même, la crispation n’est plus tout à fait aussi crispée, les réflexes s’enchaînent avec une sorte de douceur rassurante.

Mes yeux ont séché sans que je m’en aperçoive.

Dans mon ventre, tout semble calme.

Les essuie-glaces vont et viennent.

Pas trop de circulation.

J’ai passé des frontières.

Il est midi et je n’ai même pas faim.

Je ne ressens plus grand-chose.

Ou plutôt, je retrouve le sentiment familier de n’aller nulle part et de me trouver bien dans cette action suspendue, le même que j’éprouve quand je nage ou que je pédale longtemps.

Ma paix, libre, à moi.

Tu comprends ?

Dix fois elle m’avait dit, de cette voix adorable, si mûre, si posée, si chaleureuse aussi, qu’on pouvait continuer comme ça, que j’allais recommencer à être bien, que mes hésitations, mes reculs, mes vagues envies de finir, de partir, allaient passer, comme si elle savait ce qu’il fallait me dire, me donner pour que je guérisse, et je cédais pour ne pas tout compliquer, pour ne pas me poser toutes les questions qu’il faudrait me poser si je prenais une décision, pour repousser les problèmes qu’il faudrait résoudre tout à coup si la situation changeait, si nous nous quittions, si nous nous séparions définitivement, si nous décidions de ne plus vivre ensemble et d’être, à part, les meilleurs amis du monde, ce qui irait de soi, après tout ce que nous avions vécu ensemble. Dix fois j’avais dit oui, pour me simplifier la vie, pour que ma vie reste simple, c’était mon obsession. Alors, nous avions continué, vivant ensemble, partageant un appartement, nous croisant et nous décroisant dans l’intimité, glissant entre distance et rapprochements comme seuls de vieux amants, de vieux amis savent le faire, sans dispute, sans aigreur, avec au contraire une vague grâce un peu désenchantée, un peu mélancolique, et chez moi des moments un peu plus grinçants qui me rappelaient que cette aventure qui continuait était pourtant terminée.

La route est glissante, mais je ne roule pas trop vite.

Une vague de fatigue se lève et retombe dans ma tête.

La machine dit, je suis là, n’aie crainte, on continue.

Elle m’a téléphoné.

La sonnerie comme un cauchemar.

En tout cas, c’est l’effet que ça m’a fait, à moi qui ne fais jamais de cauchemars.

Viens. J’ai besoin de toi. Je vais mal. Il y a ceci. Et cela. Et un tel. Je ne sais plus. Il faut qu’on parle. Qu’on décide. Que tu. Que je. Que nous.

J’ai dit oui.

Jeté trois trucs dans un sac.

Fermé les volets blancs pour faire comprendre à mes amis que je partais sans prévenir, leur dire quand même un au revoir blanc, ouvert, beau. Mon ventre s’est serré. Le train m’a endormi.

Une fois. Dix fois.

Une vague. Dix vagues.

Une onde qui grossit la mer sans qu’on s’en aperçoive.

C’est si facile, et trompeur, de fendre ce flot dans le sens du courant.

Et le flot enfle et roule et monte et…

Elle a ouvert sa porte rustique.

Grand jeu.

Tout ce qui avait fait notre histoire, nos repères.

Et elle a commencé à parler.

Je n’étais même pas fatigué.

Je ne pensais pas.

Elle me regardait, continuant à me trouver beau.

À m’aimer.

Je l’ai écoutée.

Elle a servi le vin.

Elle s’est mise à boire verre sur verre, jusqu’à ce que tout s’emballe.

Sa voix, ses yeux, ses cheveux, les papiers, les verres, les insultes.

Je ne l’avais jamais vue faire ça.

Ça a été comme un coup de pied dans le ventre.

Puis deux.

Puis trois.

Et des gémissements.

Insupportables.

Je suis sorti comme un halluciné.

Je suis revenu en aveugle prendre les clefs de la voiture.

Je suis parti.

En fou machine.

… le flot roule des plaques grises et bleu acier et contre le courant on nage sur place, impossible d’avancer, de rejoindre la plage, et le vent jette des rafales d’écume dans nos yeux et nos rires essoufflés heurtent celui des mouettes mais comment retourner au bord?…

La pluie a cessé.

Des rideaux sombres tombent et retombent devant mes yeux, des mains invisibles tirent mes yeux de l’intérieur, partout des tensions lâchent, des câbles cassent, des poulies tournent à vide, des lumières s’éteignent, l’onde s’amplifie, le flot m’emporte.

Il est quinze heures. Nuit. Rien.

Alors un arbre crie SOY EL ARBOL DEL OLVIDO!

Le volant s’écrase contre la base de mon abdomen et déchire la moitié de mes intestins dans un incendie qui me plonge dans le coma.

… Ils ont recousu les intestins déchirés. Pas de séquelles, non.

Enfin si.

Je suis vivant.

Moi.

Et puis cette belle cicatrice qui t’intriguait tant et qui te fait penser à un hara kiri raté.

Un hara kiri raté.

Machineman

The bitch!

To think I had to go back in there, to pick up the bloody keys.

Holding the wheel with all my strength, feeling as if my own heat was about to set fire to the whole car.

It is midnight. The lights in her house shrink away fast in the rear-view mirror.

Summer. Well, almost.

Until yesterday.

I get a glimpse of myself in the tiny rectangular piece of glass.

Look like a madman.

My eyes oozing.

A mad machineman.

Zooming into the slightly heavy and moist September night of Bade Wurtemberg after an abnormally hot summer.

My fists, arms, shoulders, neck, breasts, stomach, dorsal muscles, loins, buttocks, thighs, calves, feet like iron tautened onto the driving. Like two laser beams my eyes pierce through the pitch dark country road without moving an inch from their trajectory. Just like an arcade game.

I clench my jaws but at times the sobbing unhinges them and I don’t know whether what is drowning my throat and gushing forth up to the back of my eyeballs is water or blood, and suddenly a rainstorm and the brisk brush of my fingers like wipers.

She’s in a commotion, right in front of me, dishevelled and disfigured, blurting out orders and abuse, a heap of papers scattered in a mess across the table – she grabs crumbled handfuls of them to shake them in the air like a lunatic or thrust them under my nose while she roars on.

I haven’t touched the glass of white wine she will send twirling an inch past my skull in two seconds. I don’t like white anyway. Her glass is empty. Filled. Emptied.

Ribbons of trees unwinding at full speed on either side of my vision field like some stroboscopic backdrop. Some water dribbles from the corners of my lips. I have never hurt so much within. Never been that hard, that burning, without. There are lights (red, green), level crossings, villages through which one must speed down, straight lines, strings of sharp turnings : I am a perfect machine, adjusting my driving with exquisite precision, never ever flinching, not for a split second.

The base of my abdomen hurts, feels like a white-hot iron bar circling my trunk and sending a sudden cold sweat running down my temples, and raising the hairs on the back of my nape. I’m scared stiff.

It doesn’t last, though.

A passing fear, with nothing it can pin itself on.

The fear of fear.

Of naught.

A truck coming from the other direction with its large yellow eyes dissolves it. It’s two on the lighted dial.

I shouldn’t even be here.

I should be in Nice.

Swimming in the moonlight with my best mate.

Unwittingly thrashing my usual adversary at Go.

Enjoying drinks out on a high-perched candle-lit terrace, the flames dancing in the night breeze, flickering on and off, throwing fantastic shadows on the softly lit skins, hand backs, faces, watery eyes…

I should be…

Instead of which…

Like a bloody fool…

I was stupid enough to…

I fill up my tank in a station where everyone looks as if they had been put to sleep, just like in the tale. I realise there’s plenty of change in my pocket. The bitch… What did she think? The lavatory stinks, one of my shirt’s tails has a rent, I vomit in the basin, my uncontrollable tears are washed away with the tepid tap water. Shit! I’ve left the keys on the ignition. I run out.

I am a machine again.

I roar off.

It’s six.

The night is paling.

My stomach aches.

Feel like shitting.

Couldn’t come at a better time…

Something like threatening diarrhoea.

Got to hold it, though.

So I tense up a bit more, and cry.

I was stupid enough to get on that fucking train to bloody throw myself into some dark shit with that hysterical lunatic. In Marseilles I already wanted to turn back. I could smell the sea. The pines. The sweetness of the air. I could see a couple of friendly friends’ faces recede. Germany already a burden.

I am a machine that hasn’t even felt like a smoke for hours and hours. A machine running at top speed with no fear of jamming, a machine of fire and iron saturated with anger and hatred and humiliation and pain and despair, a machine oiled with tears and running on sobs, sniffles, wheezing breath, a staring machine with fists white from too much tension.

The sun flashes at me unexpectedly between curves. It’s ten now.

When I showed up on the threshold of her house lost in some country dump in the middle of nowhere, she had pulled out the stops. I had not seen her for over two months, so that back in Nice I had had plenty of time to take up all the space, to fill in all the opportunities provided by my new-found solitude, to start living again, existing without always having to make room for the doings and fancies and decisions and expectations and moods and friends and comings and goings and voice and body and face of the other… Back in Nice I had awaited her return, fairly calmly, with only the faintest foreboding, preparing for it, even, with the gentle elegance I am capable of when I feel good. I awaited her return, and would willingly have seen the waiting go on forever. After all, she had left with the best of reasons; she had dug the hole of her relaxing absence, which, somehow naturally, without my seeking it, without my doing anything, was giving me back whole chunks of forgotten freedom. She had gone, and without quite forgetting her I had almost forgotten her, abstracted her somehow, dematerialised, while retaining my affection and esteem for her. It had not been the first time either.

Rain.

Stops me crying too.

I am driving like in some narcotic numbness.

The machine has grown accustomed to itself, the edginess has slightly subsided, the reflexes follow each other with reassuring smoothness.

My eyes have dried up without my realising it.

Inside my stomach a lull has set in.

The wipers brush, back and forth.

Traffic’s flowing nicely.

I’ve gone through borders.

It’s noon and I’m not even hungry.

Don’t feel much any more.

Or rather I’m back into the familiar feeling of going nowhere and finding myself comfortable in that suspended motion, the same feeling I have when I’m swimming or pedalling long enough.

My own, free peace.

Understand?

Ten times she had said to me, in her adorable voice, so mature, so quiet, so warm too, how we might go on like this, that I’d soon be fine again, how my fretting, my fits of recoiling, my vague desire of breaking up and leaving, would all pass, as if she knew what I wanted to hear, what medicine to give me to make me better, and I gave in, to avoid making things more difficult than they were, to avoid asking myself all the questions I would have had to ask myself if I actually made up my mind to go, to postpone the problems that would invariably have to be solved if suddenly the situation changed, if we left each other, split for good, decided to stop living together and start being, separately, the best friends in the world, which would come about perfectly naturally after all we had shared. Ten times I had said yes, to make my life simpler, for my life to remain simple, which was an obsession with me. So on we went, living together, sharing a flat, crossing and uncrossing each other in our intimacy, gliding back and forth from distance to closeness as only old lovers and friends can, without quarrels or bitterness, quite the reverse, in the vague, slightly melancholy grace of disenchantment, and, for my part, moments that were a little more grating and reminded me that the protracted affair was really over.

The road is slippery but I keep my speed down.

A wave of tiredness rises and falls in my head.

The machine says Fear not, I am with you, on we go.

She phoned me.

The shrill ringing like a nightmare.

At least that was the effect it had on me, who never have nightmares.

Come. I need you. I hurt. There’s this, and that, and So-and-so. I don’t remember. We need to talk. Decide. You must. I. We.

I said yes.

Flung a couple of things into a bag.

Pulled in the white shutters to let my friends know I was going without warning, to bid them a white, open, beautiful farewell, somehow. My stomach tightened up. The train put me to sleep.

… once. Ten times.

One wave. Ten waves.

A wave swelling up the sea without one realising.

It’s so easy, so deceitful, to cleave the flow along with the current.

And the flow swells and rolls and rises and…

She opened her rustic door.

The works.

All that had made up our story, our bearings.

And she started talking.

I wasn’t even tired.

I was not thinking.

She was looking at me, still thinking how good-looking I was.

Still loving me.

I listened to her.

She poured the wine.

Started drinking glass upon glass until everything just went berserk.

Her voice, her eyes, her hair, the papers, the glasses, the abuse.

I had never seen her do this.

It came like a kick in the stomach.

And two.

And three.

And the moaning.

Unbearable.

I went out like a haunted man.

And like a blind man I had to come back and grab the car keys.

I left.

Like a machineman.

… the flow rolls out grey and steel blue plates and against the current we swim in vain, unable to move on and reach for the shore, and the wind splashes gusts of foam against our eyes and our breathless laughter crashes against the seagulls’ but how can we ever go back to the shore?…

The rain has stopped.

Dark curtains drop again and again before my eyes, invisible hands pull my eyes from within, everywhere tensions are released, cables break, pulleys spin with no gripping, lights go off, the wave swells on, the flow takes me away…

It’s three p.m. Darkness. Nothing.

Suddenly a tree screams out Soy el arbol del olvido!

The wheel crashes against the base of my stomach, tearing off half my bowels in a burst of flames that sends me into a coma.

… They sewed most of the torn intestines back on. No, no after-effects.

Well, there was one.

I am alive.

Not like…

And then there’s the nice scar you were so puzzled about the other day on the beach. You said it made you think of a failed hara-kiri.

A failed hara-kiri.

Chrismes

« Souriez ! Vous êtes assassiné ! »

(Extrait)

Masque de style.

Ces choses qu’on ne dit, qu’on ne fait qu’à moitié… Ces éternelles références jetées comme des pétales en avant de son propre passage parce qu’on se prend pour un  maharajah de la suggestion, de l’indice, du second degré, de l’esprit, un Wilde réussi… Ces phrases qu’on commence et qu’on ne finit pas… Telles ces vies, qu’il faut bien que quelqu’un se résolve à cueillir, à trancher, avant qu’elles n’accomplissent leur ennuyeuse boucle.

Chrismes

Ça me prend quand je suis amoureux.

C’est ainsi, je n’y peux rien.

Les victimes sont mâles, car ce qu’il faut éradiquer, chaque fois, c’est moi.

Elles sont femmes, des filles de hasard. On dira qu’elles n’ont pas de chance, dans ce monde qui m’est étranger et où la lumière masque les ombres.

Chaque fois je signe mon forfait, ma vengeance contre ma propre bêtise – bêtise de l’amoureux transi, son sourire béat devant l’objet qui regarde ailleurs, préoccupé d’une vie où je n’aurai jamais, quoique je fasse, qu’une place accessoire, celle d’un complice dispensable, du passager assis en face avec qui on partage tout au plus quelques stations.

Je signe d’un p minuscule qui est la première lettre de mon nom terrestre, barré d’un large X.

Oui, je sais. Je signe d’un sacrilège, d’un chrisme.

Et chaque fois, la dernière chose que voit la victime avant l’oubli, c’est mon étrange sourire où flotte encore, sous le vernis fixateur du dépit et de l’amertume, l’ânerie, la naïveté, l’incurable idiotie de l’amoureux perdant.

Au moment où tout s’écrase et se fige comme aux abords d’un trou noir. Moment fugace, pourtant, et le seul où je suis vivant, et face à moi-même, et le supportant.

Je viole tout le monde, très doucement, pour anesthésier. Eux. Mes sens. Dans tous les sens.

Désordres

Quand j’étais jeune, je tuais n’importe qui et n’importe comment dès que les circonstances m’étaient favorables – de pauvres bougres dont la disparition n’inquiétait personne. Je continue. J’ai du mal à grandir. J’ai dû avaler de travers du Moebius et du Schrödinger.

En rêve, je conduis les armées du chrisme contre tous les paganismes, les hérésies et les fausses fois.

Faut-il vraiment tuer ses parents ?

J’avais dû lire Freud de travers.

Ils n’ont pas souffert.

Cette nuit-là, ils faisaient chambre à part.

Un oreiller pour chacun.

Ils n’ont pas su que l’autre mourait aussi.

Les rêves s’écrasent comme des avions. Pas de survivant.

D’où les désordres de mes débuts dans la vie de crime. Rien d’autre à sauver que les meubles, précaires, de l’enfance qui finit. Les coffres à jouets. Les cubes renversés. Les livres rose et verts.

Mutations

A force de hanter la mer hiver comme été avec ou sans soleil (encore un témoin gênant, celui-là, tiens ; heureusement qu’il est bête, à part se lever et se coucher, sourd, muet…) j’ai été victime (quel drôle de mot, est-on jamais victime ? est-on jamais autre chose que coupable ?) d’une mutation.

Au point qu’après quelques jours prisonnier de l’air libre (encore une liberté frelatée, mensongère, usurpée : heureusement, l’humanité a enfin trouvé un moyen sûr de polluer cette fausse liberté) je dépéris, je m’étiole, je me fane, comme ces roses de barrière qu’on oubliait d’épouser… J’ai du mal à respirer. A vivre. A suivre.

Dans mes poumons il a poussé des branches de corail en creux. Des branchies.

Sous l’eau je vois clair. La vérité nue, à l’os.

Chasses sous-marines.

Tel ce plongeur…

… Tel ce plongeur qui se prenait pour moi, cherchant à battre des records d’apnée parce que dans sa jeunesse il avait vu un de ces films qui façonnent des générations entières d’imbéciles en les dispensant de penser leur destin.

Il suffit d’esquisser un sourire de bulles, de regarder cet autre soi, pour accomplir une vengeance insatiable. Une vengeance de loup de mer affamé qui donne l’ivresse des profondeurs.

  • Trinque avec ton vainqueur ! Alors comme ça, tu te prenais pour moi ? Pour Dieu ? Ou le Diable ? Pour le symbole diabolique… Enivre-toi, profite de tes derniers instants. Tu ne fais pas le poids. Ou plutôt, tu couleras à pic, comme les autres. Tu ignores tout des abysses. De la peur. Tu n’as pas vécu. Alors, mourir…

Du pouce, j’ai tracé un chrisme sur son front avant de filer vers des courants solitaires.

Le mobile : amoureux

Il faut que ça arrive, comme une malédiction.

Règle numéro un, l’objet impossible.

Deux, le désir en impasse.

Trois, l’autre c’est forcément moi. Pas de corps du délit. Il faudrait retrouver mon cadavre, pas le leur.

Règle numéro quatre : l’assassin ne revient jamais sur les lieux du crime.

Cinq, c’est l’autre qui se met sur ma route pour que j’en tombe amoureux. Règle cinq, donc : je n’y suis pour rien (variante : c’est pas moi, c’est l’autre !).

Le mobile (2) : transi

On peut passer des siècles assis à côté de l’autre sans que rien de ce qu’on voudrait n’arrive jamais, ou bien par des moyens si détournés, si peu en rapport avec le désir manifeste que le plus abruti d’entre nous (je fais partie du Club des Amoureux Transis qui paient très cher leur transit amoureux et détournent le regard pour ne pas se reconnaître quand ils se croisent dans les rues, ou plutôt les Mers des Sargasses qu’ils fréquentent) finit par s’apercevoir qu’il ne leurre que l’autre et que tôt ou tard il se démasque à lui-même. Exposé, dit-on en anglais. On peut ainsi tricher à l’infini, sortir de faux as de sa chaussette, sans que l’autre ne s’avise de rien. L’autre a bien autre chose à faire. Tendre ses pièges. Se nourrir. Se servir.

Mais contre soi, qui est le plus fort, les masques tombent avec la régularité du balancier de Poe. Tic. Tac.

Toc.

Je venais de passer, volontairement, surfant au gré des circonstances, plusieurs heures à côté de toi, comme ça, sans rien faire d’autre que peser dans cette proximité de fait, passive (toi autre de hasard dont le nom, les caractéristiques n’ont pas d’importance ailleurs que dans le temps fini du fantasme passager de l’amoureux transitaire/transitoire/intransitif… Toi brune ? Blonde ? Rouge ? Oui, rouge. Belle ? Jeune ? Fatale ? On use ainsi, comme des écoliers qui s’ennuient sur les bancs de l’école, autant d’étiquettes gommeuses (autrefois on disait ‘gommeux’ pour ‘minable’, non ?) qu’on veut.

Je venais de céder, une énième fois de plus, à la tentation colleuse de l’arapède, qui malgré son système nerveux primitif, sait pertinemment qu’il ne se passera rien d’autre que la survie amorphe du flotteur qui reste là en attendant que la marée veuille bien le débarrasser du rocher qui encombre tout son paysage pour l’emporter vers d’autres mers de chasse tout aussi stériles.

Mais non, je mens, encore. Il y a beaucoup d’amour dans ces arapédies à répétition, mais de l’amour perdu, un gaspillage qui s’échange sans l’autre.

On se lasse de la répétition, mais on la répète quand même, faute de mieux.

L’amour se volait, de toutes parts, à parts inégales, un bœuf contre un œuf, ou peut-être un œuf contre un bœuf, on ne savait plus. Et cet amour qui ne se disait ni ne se faisait tout à fait prenait quand même toute la place parce que je me résignais jamais à

« le regarder en face »

Nouveau mensonge, nouvelle duperie, nouveau tour de passe-passe, rien de plus facile après ces heures d’attente et de marées dansantes que de plonger mes yeux dans les siens sans rien voir ni rien montrer…  (mort du plongeur)

Embaumé, amoureusement (notre plus beau moment) au Médusyl, l’autre mort, l’autre moi mort, va dormir de moi pour toujours au fond des océans.

(…)

Perdu corps et …

Perdu corps et …

I’m nazz

select
1: open my eyes
2: forget all about it

http://www.artistdirect.com/nad/music/artist/songs/0,,472362,00.html

flashing lights…

parfois il disparaît… et revient…
normal
on clignote tous
ce qui est moins drôle, c’est quand ça s’arrête
une étoile de moins dans le ciel…
… tout le monde s’en fout,
personne les compte…

climate change

dur d’être une limande
écrabouillée entre le lit puant de la Seine asséchée
et le ciel de plomb sulfureux;
c’est moi qui pue le poisson pourri comme ça?

head in the oven

ma joue contre le froid de la plaque
je regarde l’ombre luisante
on ne sait pas
elle
peut-être

ma main acrobate a beau tourner à fond ce putain de thermostat…
7… 10… 9500…
encore une facture en
souffrance?

fashion statement

en gros dur à cuire je me trouvais pas très convaincant
qui allait m’acheter?
surtout que j’étais pas très frais
un peu trop d’heures de nage entre deux eaux,
cette variété olympique hors d’usage qu’on appelait la glauque, ou l’ondule…
putain, l’odeur…

in the claws of miss nap, the treacheress…

je la hais… comme quelqu’un haïrait toute la beauté du monde… elle ouvre ses bras gantés de satin – autant dire nus, un cercle de brillants pour aveugler les marins ivres – sur la naissance profonde – presque douloureuse, une coupure à la dague entre des chairs gonflées de vie et de désir – de sa poitrine, d’où monte la poudre empoisonnée d’une essence rare – quelque fleur fatale cueillie dans les étages les plus rares de la forêt amazonienne; leur coeur multiple enferme des avortons de piranhas oubliés de l’évolution – la cruauté de piège de son rire envoie d’un coup sa tête et ses cheveux en arrière et ses yeux vers le ciel – ses doigts en serres de rêve sur la chair tendre de mes épaules, il faut… il faut être précipité… il faut, je dois… plonger… boire tout le poison… m’arroser d’essence… mes mains de voleur ont volé comme des corbeaux avides autour de sa taille… sa taille si fine… j’ai beau serrer… étrangler… elle s’amenuise… elle a… elle avait… promis, juré, dit…
je la hais comme la sieste qui promet tout et ne laisse rien qu’un peu de sueur sur le front au réveil…

a burglar at petrossian’s

ma connerie en tartines de caviar avarié sur le blog, tu aimes?
tu en reprendras bien un peu?
et encore, t’as rien vu
t’as pas vu ma gueule,
celle des grands jours

rien – le jour – daysick

je déteste le jour, qui me le rend bien, plein phares dans ma sale gueule de jour, pour pas que je voie le chauffard, dès qu’il me voit en train de traverser, il fonce,
le jour m’écrase,
et revient me finir
en marche arrière;

au moment où la nuit vient ramasser mes restes,
bruit des pneus du jour qui tourne le coin de la rue du point du…

quand on est con…

… on ferme sa gueule de con,
on s’écrase,
ou alors on s’arrange pour se faire écraser par une rolls,
aplatir comme une limande
entre l’asphalte tiède et le ciel tombé d’un coup sur la ville avec le jour et l’été, deux idiots de service contre lesquels, malgré des records olympiques de connerie, on n’est quand même pas de taille.
puanteur garantie,
enfin un statut: invendable

une statue en à-plat sur l’asphalte moite de la rue du point du jour

je traversais la rue du point du jour, quand

british empire

depuis quelques jours, je mène, je me laisse mener par, une existence coloniale, faite de siestes et de tornades sèches.
pour me le prouver, je n’ai que cette sueur, qui mouille la racine de mes cheveux, et s’évapore avec les voiles de lin dans les courants d’air.

madam medusa



looking back…

pas de quartier pour ceux qui s’aiment,
pas de répit,
ni pitié, ni regrets:
une fièvre, qui ne sait pas se retourner, qui ne pense pas, qui ne cherche jamais à comprendre,
qui n’apprend pas,
une fièvre de cancres…
… elle apparaît et disparaît, dans les claquements de porte et les cris plaqués contre les murs ou dispersés au ciel par les courants d’air, elle est belle dans la colère comme dans le sommeil, aussi belle que si je l’avais rêvée, une statue de pierre agitée, gonflée de sang et d’impatience, une déesse folle…
à genoux dans les traces confuses de son départ précipité, je vomis mes prières…
aucun sens à l’amour autre que le sens unique de l’impasse…

Friday, June 30, 2006

looking back in anger

je ne me retourne que pour cracher,
quand je suis

Je ne vous aime pas

Je ne vous aime pas

Elle se tient de dos mais son visage est de profil.

Il a les bras chargés de fleurs, à quelques pas d’elle.

  • Je ne vous aime pas.
  • Vous ne pouvez pas dire ça. (Il se jette à ses pieds, l’éclaboussant de fleurs) Ma vie est à vos pieds et ces fleurs sont pour vous.
  • Je ne vous ai rien demandé.
  • Mais sans vous je suis déjà mort, les fleurs se dessèchent et il n’y a plus qu’à tout balayer.
  • Faites vous-même votre ménage.
  • (A plat ventre il veut se noyer dans les fleurs) J’étouffe. Pour vous j’ai tout abandonné.
  • (Elle se retourne lentement et le regarde tendrement) Comme c’est charmant… Mais il ne fallait pas. Je ne vous aime pas.
  • (Emergeant des fleurs) Vous m’avez souri !
  • (S’écartant, d’une voix douce et affligée) Vous aurez mal entendu…
  • Avant de vous connaître je n’existais pas, j’étais dans l’ombre.
  • Retournez-y, c’est ce que vous avez de mieux à faire, croyez-moi.
  • Vous me torturez !
  • Vous m’accusez maintenant ?
  • (Rampant vers elle, joignant les mains, il supplie) Non, non, pardon ! Vous accuser, moi, comment pourrais-je ?
  • C’est sans doute une fièvre, il faut vous faire soigner.
  • Vous me condamnez à mort !
  • Comme vous y allez ! Me voici bourreau et assassine !
  • De mon cœur, oui.
  • Il en verra d’autres.
  • Jamais !
  • Plongez la tête dans l’eau froide du torrent, c’est radical.
  • Vous avez raison, je vais me noyer.
  • Oh, après tout, faites ce que vous voudrez.
  • Ce que je veux c’est…
  • Oui, moi, je sais. Et moi, alors, je ne compte pas ?
  • Vous comptez plus que tout.
  • Si vous le pensez vraiment, laissez-moi, oubliez-moi. Vous ne seriez pas le premier. Je ne vous aime pas, pas plus que tous ceux qui sont venus avant vous.
  • On dit pourtant…
  • On dit ce qu’on veut, on n’a que ça à faire, parler pour ne rien dire, et vous, vous ne valez pas mieux et vous les écoutez.
  • Vous me rendez fou.
  • Vous n’avez pas besoin de moi pour ça.
  • (Hagard, en larmes, il commence à ramasser vaguement les brassées de fleurs) Je vous aime, je vous aime, je vous aime…
  • Vous ressemblez à une religion. Je hais les sectes, les croyances, la superstition, le mensonge… Mais vraiment, pour qui me prenez-vous, Une courtisane ? La femme à barbe ? Une idiote ?
  • C’est à peine si vous me voyez.
  • Vous avez raison.
  • Je suis un bruit, un insecte qui s’est pris dans vos cheveux et vous importune parce qu’il fait déjà assez chaud comme ça.
  • C’est un peu vrai, oui.
  • Tout ceci est de votre faute.
  • Voilà que vous recommencez. Je vous assure que vous m’effrayez.
  • On n’a pas le droit d’être aussi…
  • Belle ?
  • Belle.
  • On devrait vous cacher, vous ensevelir sous des voiles sombres, vous faire disparaître du regard public.
  • Tout à l’heure j’étais une déesse, me voici esclave de harem.
  • Vous ne devriez pas exister.
  • Partez.
  • Je ne peux pas.
  • Eh bien, mourez, mais faites quelque chose. Si vous vous voyez, avec vos cheveux en bataille et ces fleurs qui dégoulinent de tous les côtés…  On dirait… un poète !
  • Vous dites ce mot comme une insulte !
  • Vous l’avez dit vous-même, le bruit m’agace. Alors si j’ai quelque pouvoir sur vous, obéissez-moi, et disparaissez.
  • Ma reine…
  • Reine ? Décidément, on en voit de toutes les couleurs, avec vous. Regardez-vous dans un miroir et interrogez-vous, ça vous changera et vous risquez quelques surprises. Vous ne me voyez pas plus que je ne vous vois. Je n’existe que dans votre fièvre. Les drogues m’emporteront avec le virus.
  • Les miroirs se brisent aussitôt qu’ils m’approchent.
  • C’est parce que vous parlez trop, et trop fort. Les miroirs sont des êtres délicats, ils aiment la douceur, la chevalerie, le raffinement, les murmures, les caresses qui n’appuient pas.  Ils cassent parce qu’ils n’aiment qu’on veuille pénétrer leur secret.
  • Vous êtes un miroir ?
  • Quelle horreur ! Vous trouvez que je vous ressemble ? Que vous me ressemblez ? Je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu, vous êtes une erreur, un accident déplorable dans ma météo personnelle, un coup de malchance, et je ne vous aime pas.
  • Je vous promets de changer.
  • Personne ne change.
  • Je dompterai les miroirs.
  • Vous ne pouvez pas vous en empêcher, il faut que vous soyez le plus fort, le maître, le vainqueur ! Comme c’est triste. Et ennuyeux.
  • Je deviendrai beau.
  • Beau ? Encore un mot qui ne veut rien dire. Personne n’est beau. Tout le monde est beau.
  • Votre cœur est de glace.
  • Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas.
  • On ne peut pas être plus cruel.
  • Oh, si. Je vous montre ?
  • Pour vous, je suis prêt à tout.
  • Je plaisantais, barbare.
  • Où irai-je ?
  • D’où venez-vous ?
  • Gardez au moins les fleurs.
  • Ces mortes ? Vous me gâtez.
  • Je reviendrai.
  • Je n’y serai plus.
  • On vous apportera mon cadavre sur un catafalque.
  • Nous parlerons du bon vieux temps, nous échangerons nos souvenirs communs, vous me tiendrez compagnie.
  • Je serai votre remords.
  • Prétentieux !
  • Mais il sera trop tard.
  • Il est déjà trop tard. Je ne vous aime pas.
  • Et si…

(Elle le scrute à la dérobée, soudain soupçonneuse)

  • … Et si j’étais…

(Elle s’éloigne, méfiante)

  • … celui qui…

(Elle veut fuir mais trébuche et tombe dans une flaque de fleurs, haletante)

  • … vous a faite ainsi…

(Elle étouffe un cri, agrippe une poignée de fleurs qu’elle écrase contre son cœur)

  • … vous a volé votre cœur…

(D’un geste affolé elle voudrait le faire taire)

  • … votre vie… Alors, que diriez-vous ? Que feriez-vous ?

(Il tombe à genoux et à nouveau les fleurs s’éparpillent autour de lui)

  • Vous vengeriez-vous ? Ou bien… peut-être… peut-être… pardonneriez-vous ?
  • (Brisée, au-dessus des fleurs, ses cheveux défaits, elle secoue la tête, balayant les fleurs) je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas…

L’Affaire des Miroirs

L’Affaire des Miroirs

1

Ça n’est pas un miroir.

Ça ne me regarde pas.

Pas une vitre non plus. On ne voit rien au travers.

Pas une flaque.

C’est sec.

Un morceau d’œil mort ?

Non, ça aussi, c’est vitreux et ça reflète quand même.

C’est rien.

Ça bouge même pas. Si je l’emportais quand même ? On ne sait jamais. 

2

Miroir, miroir magique, miroir tragique, fragile miroir,

Dis-moi,

Qui, de toi ou de moi,

Est le plus faux.

3

Miroir mouroir

Un pas suffit

Un plongeon

Et tout finit

4

Les miroirs mentent

Et je mens des miroirs

5

J’aime pas les glaces

Elles sont trop froides

Les glaces ne m’aiment pas

Je suis trop froid

6

Je suis aussi là, dehors, à me regarder vivre dans ma chambre noire

7

Tous les jours je brise des miroirs

Mais il en vient toujours

Sept ans plus sept ans plus sept ans…

8

Miroir de poche :

Je ne me quitte jamais.

Mon image empochée,

Je suis riche

9

Elle ne m’aime que dans le miroir.

Elle n’aime de moi que cette image

Qu’elle ne peut saisir.

Au miroir, elle se donne tout entière, en vain.

À moi, rien.

Des insultes.

« Pourquoi n’es-tu jamais comme lui ? Tu es tellement beau, tellement plus aimable, à l’envers… »

10

La pierre était fausse et reflétait tous nos mensonges

11

La pierre était vraie et reflétait tous nos mensonges

12

J’ai joué du miroir comme on jouerait d’une guitare sans cordes ni caisse.

Un manche, et mes doigts qui patinent sur le lac aveugle, contre leurs intouchables doubles.

Mes doigts nus, indécents, cherchent d’impossibles ébats, d’érotiques mensonges.

À sa fenêtre, auréolée de fleurs, perdue dans les reflets du soleil entre les arbres, elle n’a pas aimé ma sérénade.

13

J’aime les miroirs de deuil, qu’on voile de tissus opaques.

Ils sont vides.

Ils ne mentent pas.

Ils ne révèlent pas leur mystère.

Miroirs abandonnés, miroirs déchus qu’on ne visite plus, sur lesquels nos ombres, nos chimères, nos grimaces, nos contorsions ont cessé de glisser.

Plus de prise, on décroche.

Les miroirs de deuil chôment, et c’est leur plus beau rôle.

14

Les miroirs ne parlent pas.

Les miroirs sont muets.

J’aime le silence des miroirs.

15

Les miroirs sont aveugles.

Ils ne voient rien.

Ils ne montrent que nos mensonges.

16

Les miroirs sont infirmes.

17

Meurtre au miroir.

Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

J’ai attendu qu’elle dorme, après l’amour, et j’ai tiré le lit vers le grand miroir.

Les bougies caressaient le lent mouvement régulier de ses seins qui montaient et qui descendaient. Sa gorge offerte au ciel de stuc. Ma main serrant le manche du couteau comme elle serre mon sexe au moment inoubliable où je vais m’introduire en elle… Je me suis introduit en elle dans son sommeil, en une effraction douce… Elle a gémi faiblement… Sous ses paupières il y a eu quelques impulsions électriques qui ne les ont pas ouvertes… J’allais, je venais, comme dans un rêve… J’ai regardé une seule fois le miroir, comme pour m’assurer quand même de sa complicité… Le pauvre n’avait pas le choix… Témoin muet… Coupable idéal… J’ai fermé les yeux à mon tour, comme pour la rejoindre dans son vertige rêvé… Un souffle étrange qui n’était plus sa voix, comme un gaz qui s’échappe d’un tuyau percé, quand la lame affilée a glissé… Le miroir… Oui, oui, j’ai joui, bien sûr que j’ai joui… Le miroir a bu tout le sang… Le miroir a bu tout le meurtre… Le miroir, peut-être, au royaume des miroirs, enfantera de quelque monstre né de ma semence… Jamais je n’aurais cru qu’il y eût tant de sang en elle… Jamais autant de semence… Une lave bienfaisante qui s’écoulait de moi, à ne plus finir… J’ai dû perdre un moment connaissance, mais à mon réveil j’étais encore tiède… On ne trouverait ni son cadavre, ni l’arme du crime… J’étais seul… Et le miroir, vide, éteint, se tairait… 

18

Les miroirs sont amnésiques. Ils ne sont dotés que de la mémoire instantanée du présent. Ils ne laissent pas de trace. On peut les interroger. Ils ne se souviennent de rien.

19

La police est venue. Elle s’est mise à questionner le miroir, croyant m’y voir. J’étais de l’autre côté, mais elle ne me voyait pas.

20

  • Où étiez-vous ?
  • Je ne sais plus. J’ai oublié.
  • Vous n’avez rien vu ? Rien entendu ?
  • Non.

21

Devant le mutisme obstiné du miroir, la police est partie, oubliant de m’interroger, moi.

22

Je souffle de la buée tout contre le miroir. C’est comme un baiser – un baiser à lui-même, un baiser au baiser. La buée se reflète dans le miroir qui n’a pas de dedans. Derrière la buée, un souffleur, un menteur que je reconnais à peine tant il est différent de moi.

23

Le miroir est insensible.

Il singe mon désespoir sans aucune émotion.

24

Cléopâtre avait des miroirs de métal qui avaient coûté si cher en esclaves morts au fond des mines insalubres qu’ils n’osaient pas lui mentir.

On ne ment pas à Cléopâtre, qui a inventé les miroirs, la vérité, et l’amour.

25

Un soir, j’ai bu et je me suis déguisé en Cléopâtre pour échapper au mensonge. Ivresse du pouvoir… Mais le miroir m’a démasqué. Reconnu à mon nez. Rouge.

26

On m’enterre dans la Galerie des Glaces, et la supercherie est complète.

27

Il suffit de changer de miroir.

Ce matin, je me suis rasé dans celui de la salle de bains.

Il était tout frais. Net. Clair.

Ne reflétant que mon innocence.

28

Les miroirs ne communiquent pas entre eux.

De toute façon, qu’auraient-ils à se dire ?

Qu’ils ont renvoyé, à untel ou untel, son image renversée, l’oubliant aussitôt ?

Les conversations de miroirs seraient aussi plates que celles des mauvaises langues. « Tu ne sais pas ? Figure-toi que l’autre soir, j’ai vu untel… Enfin, quand je dis vu… »

29

Les miroirs sont les esclaves de nos vanités.

Nos vanités sont les esclaves du miroir.

30

J’ai léché mon miroir comme une glace.

Il n’a pas fondu.

J’ai patiné sur mon miroir et la glace n’a pas cédé.

L’autre, de l’autre côté, n’est pas mort de froid.

31

Il faut être poète et s’adonner aux drogues pour tendre la main et voir s’ouvrir les miroirs comme des murs d’eau lisse.

32

Ce sont les miroirs qui ont donné la peinture (celle qui fixe un reflet du peintre absent ; on n’entre pas dans les tableaux non plus, on ne peut plus voir le peintre, le peintre a posé ses pinceaux et il est parti voir ailleurs s’il y était, laissant là une fausse piste pour qu’on s’y perde en conjectures) et la photographie.

33

Le Narcisse de Dali n’est pas amoureux de lui-même, mais de son reflet, qui est un étranger.

Écho est éprise de Narcisse, ou plutôt de son dos, pas de son reflet. Il y a bien un triangle.

34

Imaginez qu’on renonce à ce culte stupide des morts, et qu’à nos places on enterre nos miroirs.

On les draperait de crêpe.

On les porterait en procession funèbre au cimetière des miroirs, dans de beaux catafalques tirés par des chevaux emplumés… Le vent malin du cimetière soulève un coin du voile au moment où s’abat la première pelletée de terre sur son reflet inverse… RIP…

Le jour des morts, on irait aux miroirs.

35

À la morgue, il a fallu que j’aille reconnaître le corps du miroir.

C’était bien lui. Défiguré. Son cadre d’or endommagé. Une balafre de part en part sur le mercure.

  • Vous avez vu quelque chose ?
  • Non.

À l’autopsie, on ne trouve rien, que du verre blanc comme neige.

Les seuls miroirs peuplés sont les miroirs sans tain, qui emportent avec eux les témoins dissimulés dans l’ombre de leur dos.

36

Je dormais sur un miroir.

L’autre était-il agité des mêmes rêves que moi ?

Et quand elle me rejoignait pour l’amour, il y avait soudain un monde fou. On s’y perdait. Qui était qui ? Qui aimait qui ? Qui faisait quoi ?

37

La mer dans le ciel.

Le ciel dans la mer.

Le ciel est-il un miroir sans face et sans tain, derrière lequel on nous épie ?

38

Oui, je sais, il y a des gens qui brisent les miroirs à coups de hache.

Moi, je n’ose plus.

Sept moins sept moins sept moins sept…

39

Le miroir assassiné qui dort ans un tiroir de la morgue ne raconte rien.

Omerta du miroir.

40

Les fantômes se gardent bien d’habiter les miroirs, dans lesquels ils seraient à l’étroit, et vite aux oubliettes.

41

Elle me manque.

Le miroir, mon miroir, me manque.

Jamais je ne me suis senti aussi seul.

42

Quand je l’ai connue, elle tressait sa longue chevelure en une natte serrée, pour se punir. Pour s’interdire.

Et elle peignait.

Je venais de traverser le désert et je mourais de soif.

J’ai forcé sa porte car on m’avait parlé d’elle.

– À boire !… À boire !… Et l’artiste surprise en pleine fièvre créatrice m’abreuva de tubes de couleurs tout en continuant à frapper la toile de l’autre bras (vengeur)… Ainsi naissent les chefs d’œuvre… Je prenais des notes de coin de table pendant que tu étais affairée à entrer et sortir de ton tableau, changée, transfigurée un peu plus à chaque voyage… Jusqu’à ce qu’on ne sache plus ce qui se prenait ou se laissait de l’autre côté comme de celui-ci… Chaque fois tu frappais la toile pour qu’elle s’ouvre et devais faire de même depuis l’autre côté pour qu’elle te laisse sortir… Pas d’autres sangs que des coulées de pourpre et de magenta… Pas d’autres meurtres que celui de pinceaux indociles… Oui, bon, et aussi la concierge qui passait par là et reçut une flèche de bois dans l’œil, mais personne ne l’aimait et au moins lui donnais-tu ainsi une mort de roi… La scène est au musée, tu es saisie entre deux voyages, au point de bascule, le tableau explose de couleurs, j’ai avalé mon stylo pour écrire de l’intérieur et lance vers toi d’admiratives boulettes de papier…

43

Nous nous étions rencontrés par les yeux.

Mon reflet galbé contre son reflet galbé.

Dès le départ, le malentendu était total.

44.

Miroirs de lune

Et luxe des miroirs

Et sous la lune

La luxure des miroirs nus…